Imaginez un bâtiment futuriste, couronné d’une immense coupole blanche, dominant les collines de Caracas. Conçu à l’origine pour incarner le luxe et la modernité, il est devenu au fil des décennies le symbole le plus sombre de la répression au Venezuela. Aujourd’hui, cette structure imposante ferme ses portes en tant que lieu de détention, laissant derrière elle un lourd héritage de douleur et d’espoir retrouvé.
Le vendredi, des cris de « Liberté ! » ont résonné devant ses grilles. Des familles, des amis, des militants attendaient ce moment depuis trop longtemps. L’annonce officielle est tombée : l’Hélicoïde ne sera plus une prison. Il doit se transformer en centre culturel et sportif, une décision qui intervient dans un contexte politique bouleversé.
Un tournant historique pour le Venezuela
Cette fermeture n’arrive pas par hasard. Elle survient après une série d’événements majeurs qui ont ébranlé le pouvoir en place. La capture de Nicolás Maduro lors d’une opération militaire le 3 janvier a accéléré des changements que beaucoup jugeaient impossibles. Pressions internationales, notamment venues des États-Unis, et proclamation d’une amnistie ont ouvert la voie à cette décision symbolique forte.
Plus de 700 prisonniers politiques croupissaient encore récemment dans les geôles du pays selon des sources fiables spécialisées dans la défense des droits humains. Une partie d’entre eux ont connu les murs froids et les couloirs interminables de cet édifice particulier. Sa fermeture représente donc bien plus qu’un simple déménagement administratif : c’est une page qui se tourne sur une période sombre.
Des origines prometteuses à la dérive autoritaire
L’histoire de l’Hélicoïde commence dans les années 1950, sous la dictature de Marcos Pérez Jiménez. À l’époque, le projet vise à créer un centre commercial luxueux, un symbole de progrès et de prospérité. La forme hélicoïdale, inspirée des rampes futuristes, devait permettre une circulation fluide des véhicules et des visiteurs jusqu’au sommet de la colline.
Mais le rêve ne verra jamais le jour. Les travaux s’arrêtent, le bâtiment reste inachevé, puis abandonné pendant des décennies. Ce n’est qu’en 1986 que les choses basculent définitivement. La police politique de l’époque, la Disip, décide de s’y installer. Peu à peu, l’édifice se transforme en quartier général des services de renseignement et de répression.
Au fil des années, la Police nationale puis le Sebin, le service de renseignement bolivarien, en font leur fief. Ce qui devait être un lieu de consommation et de modernité devient un endroit où l’on fait taire les voix dissidentes.
Un lieu synonyme de terreur et de tristesse
Pour la grande majorité des Vénézuéliens, prononcer le mot « Hélicoïde » suffit à faire naître un frisson. Ce n’est plus une question d’architecture, mais de mémoire collective douloureuse. Une femme de 39 ans dont le frère est détenu ailleurs résumait récemment ce sentiment : ce bâtiment incarne la tristesse et la souffrance.
Les témoignages concordent. Des anciens détenus décrivent un endroit où la violence physique et psychologique était systématique. Couloirs sombres, cellules surpeuplées, interrogatoires interminables : l’Hélicoïde est devenu au fil du temps le centre névralgique de la machine répressive.
Tous les Vénézuéliens savent ce que signifie le mot Hélicoïde, synonyme de grande tristesse, de nombreuses tortures.
Une proche de détenu
Ce constat partagé par des milliers de familles explique l’émotion palpable lors de l’annonce de la fermeture. Pour beaucoup, c’est un soulagement immense, même si la prudence reste de mise.
Les méthodes de torture documentées
Les pratiques employées dans ces murs ont été dénoncées à de multiples reprises par des organisations internationales. Électricité appliquée sur différentes parties du corps, asphyxie à l’aide de sacs plastiques, simulation de noyade, suspension par les bras suivie de coups de batte : la liste est longue et glaçante.
Un défenseur des droits humains bien connu explique que ces méthodes n’étaient pas des cas isolés, mais bien une pratique institutionnalisée dans certains centres, dont l’Hélicoïde occupait une place centrale. Les victimes, souvent des opposants politiques, des militaires dissidents ou de simples citoyens accusés sans preuves solides, subissaient des traitements visant à briser leur volonté.
Ces actes ont été qualifiés de torture par plusieurs instances. L’ONU a pointé du doigt des détentions arbitraires, des violations du droit à un procès équitable, des cas de disparition forcée. La Cour pénale internationale enquête toujours sur de possibles crimes contre l’humanité commis sous le précédent gouvernement.
Des témoignages poignants qui hantent
Parmi les voix qui ont porté ces horreurs au-delà des frontières, celle d’un ancien détenu se distingue particulièrement. Emprisonné plusieurs mois en 2018 dans ces murs, il a ensuite consacré sa vie à documenter ce qui s’y passait. Il a créé une visite virtuelle de la prison, projetée dans une vingtaine de pays et même présentée au procureur de la CPI.
Ses récits sont déchirants. Il raconte avoir eu une arme chargée enfoncée dans la bouche, avoir été frappé à plusieurs reprises. Pour lui, l’Hélicoïde n’était pas seulement une prison : c’était le plus grand centre de torture d’Amérique latine.
J’ai été témoin puis à mon tour victime de torture. Ils m’ont mis un pistolet dans la bouche, chargé… ils me frappaient.
Un ancien détenu
Ces mots, prononcés il y a quelques années, résonnent encore plus fort aujourd’hui alors que le bâtiment change de vocation. Lui-même avait été libéré dans le cadre de négociations politiques où les prisonniers servaient parfois de monnaie d’échange.
Vers un centre de mémoire ?
La question que se posent désormais de nombreux défenseurs des droits humains est simple : que va devenir réellement cet endroit ? Transformer un lieu de souffrance en centre culturel et sportif peut sembler une démarche de réconciliation. Mais plusieurs voix s’élèvent pour demander plus.
Pour certains, l’Hélicoïde devrait avant tout devenir un centre de mémoire. Un espace où l’on raconte, où l’on expose, où l’on n’oublie pas. Un musée vivant des violations des droits humains, un rappel permanent des dérives autoritaires. Pourtant, les autorités actuelles semblent peu enclines à ouvrir ces blessures.
Exposer les horreurs reviendrait à pointer du doigt les responsabilités de ceux qui ont dirigé le pays pendant de longues années. Une démarche courageuse, mais politiquement risquée. En attendant, les familles se contentent d’espérer que les cellules s’ouvrent enfin et que plus jamais personne ne subisse ce que tant d’autres ont enduré.
Un symbole architectural chargé d’histoire
Au-delà de son passé récent, l’Hélicoïde reste une curiosité architecturale. Sa forme spiralée, sa coupole impressionnante, son implantation sur les hauteurs de Caracas en font un repère visuel unique dans la capitale vénézuélienne. Construit à une époque où le pays croyait encore en un avenir radieux, il incarne paradoxalement l’échec des promesses et la dérive du pouvoir.
Certains rêvent qu’un jour, il retrouve une vocation positive : expositions artistiques, espaces sportifs, lieu de rencontre. Mais pour l’instant, la priorité reste ailleurs. Il s’agit d’abord de tourner la page de la répression et de permettre aux victimes de commencer un véritable processus de guérison.
L’impact sur les familles et la société
Derrière chaque chiffre de prisonnier politique se cache une famille brisée. Parents, conjoints, enfants qui vivent dans l’angoisse permanente, sans nouvelles fiables, sans dates de procès claires. La fermeture de l’Hélicoïde apporte un espoir tangible, mais aussi une question lancinante : où sont les autres détenus transférés ?
La société vénézuélienne tout entière porte les stigmates de ces années de contrôle et de peur. Les récits qui émergent peu à peu permettent de comprendre l’ampleur du traumatisme collectif. Chaque libération, chaque annonce comme celle-ci représente une petite victoire dans un combat qui dure depuis trop longtemps.
Perspectives internationales et avenir incertain
La communauté internationale suit de près ces évolutions. L’enquête de la CPI continue, les rapports de l’ONU restent sans concession sur les violations passées. La fermeture de ce centre emblématique peut être perçue comme un geste d’ouverture, mais les observateurs restent prudents.
Seule la libération effective des prisonniers politiques, la fin des détentions arbitraires et la mise en place de véritables garanties judiciaires permettront de juger si ce changement est profond ou simplement cosmétique. Pour l’heure, les familles continuent de se rassembler, d’espérer, et de crier leur soif de liberté.
L’Hélicoïde, longtemps synonyme d’oppression, pourrait-il un jour devenir un lieu de mémoire et de reconstruction ? L’avenir le dira. Mais aujourd’hui, pour des centaines de Vénézuéliens, la fermeture de ses portes marque déjà la fin d’un cauchemar.
« Ceux qui dirigent le pays ne le feront pas, car ce serait exposer toute l’horreur dont ils sont responsables. »
— Un défenseur des droits humains vénézuélien
Ce témoignage résume parfaitement le dilemme actuel : commémorer sans accuser directement, guérir sans oublier. Le chemin sera long, mais la première étape est franchie.
Le Venezuela entre dans une nouvelle phase de son histoire récente. L’Hélicoïde, ce géant de béton et de verre, reste là, immobile sur sa colline, témoin silencieux des tourments passés et peut-être, un jour, des espoirs retrouvés.









