Sur la grande place de Soueida, fief de la minorité druze dans le sud de la Syrie, une foule immense laisse éclater sa joie. Hommes et femmes, jeunes et vieux, se rassemblent pour célébrer un événement historique : la chute du clan Assad, qui régnait d’une main de fer sur le pays depuis plus de 50 ans. Au milieu des youyous et des chants, certains brandissent les photos de proches emprisonnés ou tués par le régime. D’autres pleurent des années de souffrance et d’oppression. Tous savourent le goût, encore inédit, de la liberté.
Une communauté longtemps opprimée
Estimés à environ 700 000 personnes avant la guerre, soit environ 3% de la population syrienne, les druzes sont une minorité qui a souvent été malmenée par le pouvoir en place. Victimes de discriminations et laissés pour compte du développement, beaucoup ont subi la prison et la torture pour avoir osé élever la voix. C’est le cas de Bayane al-Hinnawi, 77 ans, qui a passé 17 ans derrière les barreaux. « La prison, c’est indescriptible, les flagellations, les tortures… Aucun tortionnaire dans l’histoire n’est allé aussi loin que ce qu’ils nous ont fait subir », se souvient cet homme marqué à jamais.
J’aurais aimé que ceux qui étaient avec moi à Mazzeh et Saydnaya puissent voir ça, ce spectacle incroyable que nous n’aurions jamais imaginé.
Bayane al-Hinnawi, ancien prisonnier politique
Dans la foule des manifestants, les destins brisés sont légion. Siham Zeineddine a perdu son fils Khaldoun, l’un des premiers soldats druzes à avoir fait défection en 2011 pour rejoindre la rébellion. Tombé au combat en 2014, la dépouille du jeune officier n’a jamais été rendue à sa famille. « J’espère aujourd’hui pouvoir au moins récupérer le corps de mon fils qui s’est sacrifié pour qu’on puisse vivre ce moment », confie la mère endeuillée.
La province de Soueida délaissée
Au-delà des répressions, la région de Soueida, à majorité druze, a aussi souffert d’un sous-développement chronique, comme l’explique le cheikh druze Marwan Rizk : « La province a été délaissée pendant plus de soixante ans. La plupart de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Le régime a systématiquement œuvré à affamer les gens et à les pousser hors des frontières ». Les routes défoncées, les bâtiments décrépis et les services publics inexistants témoignent de cet abandon.
Pourtant, malgré la dureté des conditions de vie, peu de druzes ont pris les armes contre Damas lorsque le soulèvement a éclaté en 2011. La plupart ont préféré se tenir à l’écart du conflit, par peur de représailles sur cette communauté concentrée géographiquement. Une position de neutralité tacitement acceptée par le régime, qui a fermé les yeux sur les nombreux déserteurs refusant d’accomplir leur service militaire obligatoire.
Un avenir incertain mais empli d’espoir
Aujourd’hui, avec la chute de la dynastie Assad, les druzes syriens se prennent à rêver d’un avenir meilleur. Sur la place de Soueida, les forces de sécurité et les symboles du régime ont déserté, laissant la ville aux mains de ses habitants. Pour l’instant, les combattants islamo-nationalistes de Hayat Tahrir al-Cham, fer de lance de la reconquête de Damas, ne semblent pas vouloir s’imposer dans la région.
Pour l’avenir, nous avons espoir qu’une main nous soit tendue. Et notre main est tendue à tous les Syriens.
Cheikh Marwan Rizk, dignitaire religieux druze
Une opportunité historique de refonder le vivre-ensemble entre les différentes composantes de la société syrienne ? C’est tout le défi de l’après-Assad qui s’annonce. Hussein Bondok, dont le frère journaliste a été tué en prison, résume ainsi ses attentes : « Ce que tout être humain espère : la paix et la prospérité ». Un vœu partagé par tous ces anonymes rassemblés à Soueida, enfin libres de rêver à voix haute.