Imaginez cinq amies d’enfance, épuisées par une vie de labeur mal payé, qui décident un jour de passer de l’autre côté de la loi. Pas par goût du risque, mais par pur désespoir. Elles enfilent des perruques, collent de fausses moustaches, baissent la voix et braquent des banques. Cela ressemble au pitch d’une série palpitante tout juste arrivée sur Netflix ? Et pourtant, cette intrigue n’est pas née dans l’imagination d’un scénariste. Elle s’inspire directement d’un fait divers qui a secoué le sud de la France il y a plus de trente ans.
Quand la fiction rattrape une réalité oubliée
Depuis le 5 février 2026, les abonnés Netflix peuvent découvrir Les Lionnes, une série française créée par Olivier Rosemberg et Carine Prévot. L’histoire suit un groupe de femmes ordinaires qui, poussées par la précarité, se lancent dans une série de braquages audacieux. Déguisées en hommes, elles parviennent à dérober des sommes modestes mais suffisantes pour entrevoir un avenir moins sombre. Très rapidement, leur petite bande attire l’attention des forces de l’ordre, des politiques et même du milieu criminel. Personne n’imagine que derrière ces silhouettes masculines se cachent des mères, des filles, des voisines que l’on croise tous les jours.
Le casting réunit des comédiennes talentueuses qui incarnent à merveille cette ambivalence entre vulnérabilité et détermination. Chaque épisode monte en tension, alternant scènes d’action nerveuses et moments d’intimité où l’on comprend mieux les motivations profondes de ces femmes. Mais ce qui frappe le plus le spectateur, c’est le sentiment persistant que tout cela aurait pu réellement arriver. Et pour cause : c’est déjà arrivé.
Le Gang des Amazones : quand cinq amies défient le système
Remontons le temps jusqu’à la fin des années 1980. Dans plusieurs communes autour d’Avignon, dans le département du Vaucluse, une série de braquages interpelle les enquêteurs. Les cibles sont toujours des agences bancaires ou des établissements similaires. Les braqueurs – car on parle bien d’hommes aux yeux des témoins – opèrent avec un sang-froid déconcertant, sans jamais tirer un coup de feu. Les sommes emportées restent relativement modestes. Pourtant, la répétition des faits et la similarité des modes opératoires intriguent.
En 1991, l’enquête aboutit enfin. Les coupables ne sont pas des truands endurcis ni des membres d’un grand banditisme organisé. Ce sont cinq femmes, amies depuis l’enfance, dont deux sont sœurs. Elles se sont surnommées elles-mêmes les Amazones, un nom qui évoque à la fois la force et l’indépendance. Pour brouiller les pistes, elles se grimaient soigneusement : perruques, fausses barbes, vêtements masculins larges. Une mise en scène simple mais terriblement efficace à une époque où les caméras de vidéosurveillance étaient rares.
« On habitait dans une ville où c’est que pour les riches. Nos parents ne nous aidaient pas. On avait travaillé dans des champs, dans des usines. Et on n’avait toujours rien. »
Ces mots, prononcés des années plus tard par l’une des protagonistes, résument à eux seuls le terreau dans lequel est née cette révolte inattendue. Pas de projet machiavélique mûri pendant des années, pas de volonté de devenir riches. Juste l’envie de respirer un peu, de sortir la tête de l’eau.
Une précarité qui pousse aux extrêmes
À la fin des années 80, la France connaît des mutations économiques importantes. Les industries traditionnelles ferment ou délocalisent, le chômage touche durement les classes populaires, et les petites villes du sud ne sont pas épargnées. Pour beaucoup de femmes, en particulier celles qui élèvent seules leurs enfants ou qui subissent des violences conjugales, la situation devient intenable. Les aides sociales existent, mais elles ne suffisent pas toujours à boucler les fins de mois.
C’est dans ce contexte que ces cinq amies prennent une décision radicale. Elles ne volent pas des millions, mais des dizaines de milliers de francs – l’équivalent de quelques dizaines de milliers d’euros actuels. De quoi payer des dettes, nourrir les familles, offrir un peu de répit. Chaque braquage est préparé minutieusement, mais sans professionnalisme de truands aguerris. Elles agissent par nécessité, pas par passion du crime.
- Pas d’armes chargées lors des faits
- Déguisements systématiques pour passer inaperçues
- Cibles choisies dans un rayon géographique restreint
- Sommes dérobées relativement faibles
- Aucune violence physique envers les employés ou clients
Ces éléments distinguent clairement leur mode opératoire de celui des bandes organisées classiques. Il s’agit davantage d’un acte de révolte ponctuel que d’une carrière criminelle planifiée.
L’arrestation et le procès : une sanction clémente
L’aventure s’arrête en 1991. Les enquêteurs finissent par remonter jusqu’à elles grâce à des indices ténus mais décisifs. Placées en détention provisoire, elles passent plusieurs mois derrière les barreaux avant d’être libérées sous contrôle judiciaire. Le procès a finalement lieu en 1996. Les peines prononcées sont étonnamment légères : de la prison avec sursis pour la plupart des membres du groupe.
Cette clémence relative peut s’expliquer par plusieurs facteurs : l’absence de violence, le profil des prévenues (jamais condamnées auparavant), le contexte social mis en avant par la défense, et sans doute aussi une certaine compréhension tacite de la part des juges face à des parcours de vie marqués par la difficulté. Elles ressortent libres du tribunal, même si l’étiquette de « braqueuses » les suivra longtemps.
Les Lionnes : une adaptation moderne et assumée
Plus de trente ans après les faits, les scénaristes ont choisi de transposer cette histoire dans un cadre contemporain tout en conservant l’essence du récit originel. Les problématiques restent les mêmes : précarité, sentiment d’injustice face au système bancaire, solidarité féminine face à l’adversité. Seuls les détails évoluent pour coller à notre époque : smartphones, caméras de surveillance omniprésentes, traçabilité bancaire accrue.
La série ne cherche pas à glorifier le crime. Elle montre au contraire les conséquences psychologiques, les risques encourus, la peur permanente. Elle interroge aussi le spectateur : jusqu’où peut-on être poussé par le désespoir ? Que ferions-nous à la place de ces femmes ?
« Les braquages, c’était pas une partie de plaisir. On a pris des risques, on a souffert, on a payé cher, on a eu peur. Et on a fait peur à des gens aussi. »
Cette réflexion lucide, exprimée bien des années plus tard par l’une des Amazones, résonne particulièrement dans la bouche des personnages de la fiction. La série réussit le pari difficile de rendre attachantes des héroïnes qui enfreignent la loi, sans pour autant minimiser la gravité de leurs actes.
Pourquoi cette histoire fascine-t-elle encore aujourd’hui ?
Le succès des récits de braquage tient souvent à leur capacité à mêler adrénaline et réflexion sociale. Les Lionnes ne déroge pas à la règle. Mais ce qui la distingue des classiques du genre (Ocean’s Eleven, La Casa de Papel, etc.), c’est son ancrage dans une réalité française très concrète. Pas de génie criminel charismatique, pas de plan à plusieurs millions d’euros. Juste des femmes lambda qui craquent.
Dans une société où les inégalités se creusent à nouveau, où le coût de la vie explose et où beaucoup de ménages modestes vivent à crédit, l’histoire du Gang des Amazones parle encore. Elle rappelle que la frontière entre légalité et illégalité peut parfois être ténue quand la survie est en jeu.
La série profite également d’une actualité où les questions de justice sociale, de féminisme populaire et de rébellion face aux institutions sont plus que jamais d’actualité. Sans prendre parti ouvertement, elle invite à la réflexion plutôt qu’à l’approbation.
Un casting qui fait mouche
Rebecca Marder, Zoé Marchal, Naidra Ayadi, Tya Deslauriers et Pascale Arbillot incarnent ces lionnes modernes avec une justesse remarquable. Chacune apporte sa couleur : la détermination froide, la fragilité cachée, l’humour nerveux, la colère rentrée. Face à elles, Jonathan Cohen, François Damiens et les autres seconds rôles apportent la juste dose de tension et de réalisme.
Leur alchimie fonctionne à merveille, donnant corps à cette sororité improbable née dans la galère. On rit parfois avec elles, on tremble souvent pour elles, et on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’elles deviendront à la fin de la saison.
Et si c’était vous ?
Voilà sans doute la question la plus dérangeante que pose Les Lionnes. Face à un licenciement abusif, une maladie qui ruine le budget familial, un ex-conjoint qui ne verse pas la pension, jusqu’où iriez-vous ? La plupart d’entre nous répondront « jamais je ne franchirais cette ligne ». Mais quand la ligne se rapproche dangereusement, quand les factures s’accumulent et que les enfants demandent à manger, les certitudes vacillent.
Le Gang des Amazones n’était pas composé de criminelles professionnelles. C’étaient des femmes ordinaires qui ont fait un choix extraordinaire. Leur histoire, même romancée, continue de questionner notre rapport à la justice, à la morale et à la survie dans une société qui promet l’égalité mais qui laisse parfois certains sur le bord de la route.
Alors oui, Les Lionnes est inspirée d’une histoire vraie. Une histoire qui ne fait pas la fierté de ses protagonistes, mais qui dit beaucoup sur l’époque qui l’a vue naître… et peut-être aussi sur celle que nous vivons aujourd’hui.
À méditer : Derrière chaque fait divers qui choque se cache souvent une réalité sociale que l’on préfère ne pas regarder en face. La fiction a parfois le mérite de nous forcer à lever les yeux.
La série ne révolutionne pas le genre du polar social, mais elle touche juste là où ça fait mal. Et c’est précisément ce qui la rend incontournable en ce début d’année 2026.









