Imaginez une force armée qui n’obéit pas seulement à un gouvernement, mais directement à une idéologie, qui possède ses propres bateaux, avions, missiles, et surtout qui contrôle une grande partie de l’économie d’un pays de plus de 90 millions d’habitants. Cette force existe bel et bien : il s’agit du Corps des Gardiens de la Révolution islamique d’Iran.
Depuis plusieurs décennies, ces hommes en uniforme vert sombre sont au cœur du pouvoir à Téhéran. Aujourd’hui, alors que l’Union européenne envisage sérieusement de les désigner comme organisation terroriste, leur rôle devient encore plus scruté par la communauté internationale.
Une armée née d’une révolution
Peu après le triomphe de la révolution islamique en 1979, le guide suprême de l’époque décide de créer une structure militaire parallèle à l’armée classique. L’objectif affiché est clair : protéger les idéaux révolutionnaires et empêcher tout retour en arrière vers l’ancien régime impérial.
Les Gardiens de la Révolution, ou Pasdaran en persan, voient ainsi le jour. Très rapidement, ils deviennent bien plus qu’une simple milice de protection du nouveau pouvoir. Ils se transforment en une véritable institution avec ses propres unités terrestres, navales, aérospatiales et de renseignement.
Une force d’élite aux moyens considérables
Contrairement à l’armée régulière iranienne, les Gardiens bénéficient d’un entraînement plus poussé, d’un équipement souvent supérieur et d’une solde plus attractive. Cette différence de traitement n’est pas anodine : elle permet de s’assurer la loyauté absolue des troupes.
Leur effectif oscille entre 150 000 et 200 000 hommes selon les estimations les plus récentes. Derrière ces chiffres se cache une organisation pyramidale extrêmement disciplinée où chaque échelon répond directement au guide suprême.
En juin dernier, un changement important est intervenu à la tête de cette institution. Le guide suprême a nommé un nouveau commandant en chef, un vétéran de la longue guerre contre l’Irak dans les années 1980, pour remplacer son prédécesseur décédé lors d’un affrontement régional de douze jours.
La Force Al-Qods : le bras armé à l’international
Au sein des Gardiens existe une unité particulière, redoutée dans toute la région : la Force Al-Qods. Cette branche est chargée des opérations extérieures et du soutien aux mouvements alliés de Téhéran.
Du Liban à l’Irak, en passant par la Syrie et le Yémen, cette unité forme, équipe et coordonne divers groupes armés qui servent les intérêts stratégiques iraniens. Cette projection de puissance fait des Gardiens un acteur incontournable du Moyen-Orient contemporain.
« C’est une armée de 150 000 à 180 000 personnes au service d’une idéologie. »
Cette phrase résume parfaitement la dualité des Gardiens : à la fois une force militaire conventionnelle et un instrument idéologique au service exclusif de la vision du guide suprême.
Un empire économique au cœur de l’Iran
Ce qui distingue véritablement les Gardiens des autres composantes du pouvoir iranien, c’est leur mainmise progressive sur l’économie nationale. On parle souvent d’un « État dans l’État » ou même d’un « empire dans un empire » pour décrire leur emprise.
Ports, aéroports, autoroutes, barrages, raffineries, champs pétroliers et gaziers, télécommunications, banque… Peu de secteurs stratégiques échappent à leur contrôle direct ou indirect. Des dizaines de sociétés, parfois gigantesques, appartiennent ou sont gérées par des fondations liées aux Gardiens.
Cette position quasi monopolistique dans les secteurs clés leur procure deux avantages majeurs : d’importantes rentrées financières indépendantes du budget de l’État et un levier de pouvoir considérable sur la société iranienne.
Un budget militaire opaque et conséquent
Le budget officiel alloué aux Gardiens représente environ 40 % du budget militaire global de l’Iran, soit entre six et neuf milliards de dollars par an selon les estimations disponibles. Mais ce chiffre ne tient compte que des crédits publics déclarés.
Les revenus issus de leurs nombreuses activités économiques viennent s’ajouter à cette enveloppe, créant ainsi une manne financière qui échappe largement au contrôle parlementaire et à la transparence.
- Contrôle des principaux ports commerciaux
- Participation majoritaire dans plusieurs champs pétroliers et gaziers
- Gestion d’autoroutes et d’infrastructures de transport
- Implication dans les télécommunications et les nouvelles technologies
- Présence dans le secteur bancaire et financier
Cette diversification économique leur confère une résilience face aux sanctions internationales qui frappent durement l’Iran depuis des années.
Un réseau de renseignement tentaculaire
Les Gardiens ont développé au fil des ans le système de renseignement le plus performant et le plus étendu du pays. Leur connaissance fine du terrain et leur infiltration dans toutes les strates de la société leur permettent de détecter très rapidement les foyers de contestation.
Cette capacité d’anticipation et de réaction rapide explique en grande partie leur efficacité dans la neutralisation des mouvements sociaux qui ont secoué l’Iran à plusieurs reprises ces dernières décennies.
Les Bassidj : la milice de masse du régime
Pour compléter leur dispositif sécuritaire, les Gardiens s’appuient sur une vaste milice populaire : les Bassidj. Recrutés principalement parmi les jeunes, ces volontaires idéologiquement engagés sont présents dans les universités, les quartiers, les administrations et même certaines entreprises.
Les estimations les plus sérieuses font état de 600 000 à 900 000 membres actifs ou potentiellement mobilisables. Dans un pays de 92 millions d’habitants, ce chiffre est considérable et témoigne de la profondeur de la pénétration du régime dans la société.
Les Bassidj constituent la première ligne de défense idéologique et parfois physique du pouvoir. Ils sont régulièrement mobilisés lors des manifestations pour intimider, disperser ou arrêter les contestataires.
Un rôle central dans la répression récente
Début janvier, l’Iran a connu l’une des vagues de contestation les plus importantes de son histoire récente. Face à l’ampleur du mouvement, les autorités ont pris des mesures extrêmes, notamment une coupure quasi totale d’Internet pendant plusieurs jours.
La répression qui a suivi a été d’une violence inouïe. Selon des organisations de défense des droits humains basées à l’étranger et disposant de réseaux de sources dans le pays, plus de 6 300 personnes auraient perdu la vie, dont une très large majorité de manifestants.
Plus de 42 000 arrestations ont été recensées, et des enquêtes se poursuivent sur des milliers d’autres décès possibles. Les témoignages concordants pointent la responsabilité directe des Gardiens et de leurs milices Bassidj dans de nombreux cas de violences extrêmes.
« Ils jouent un rôle central dans la répression parce qu’aujourd’hui, plus que jamais, ils sont le pilier du régime iranien, le pilier de sa pérennité, de sa survie. »
Cette analyse résume bien la position actuelle des Gardiens : ils ne sont plus seulement une composante du pouvoir, ils en sont devenus le socle indispensable.
Vers une désignation terroriste par l’Europe ?
Les États-Unis ont franchi le pas dès 2019 en inscrivant les Gardiens sur leur liste des organisations terroristes étrangères. Le Canada et l’Australie ont suivi respectivement en 2024 et 2025.
L’Union européenne examine actuellement la possibilité de faire de même. Une décision pourrait intervenir très prochainement et marquerait un tournant significatif dans les relations entre Téhéran et l’Europe.
Les accusations portent notamment sur le soutien apporté à des groupes armés régionaux, mais aussi sur des opérations présumées sur le sol européen, incluant des projets d’attentats contre des opposants ou des institutions.
Un pilier qui vacille ?
Face aux multiples crises internes et externes, certains observateurs se demandent si ce pilier que représentent les Gardiens ne commence pas à montrer des signes de faiblesse. La multiplication des mouvements contestataires, la situation économique catastrophique et l’isolement international mettent une pression considérable sur l’ensemble du système.
Pourtant, tant que les Gardiens resteront unis et fidèles au guide suprême, il sera extrêmement difficile de faire tomber la République islamique. Leur contrôle sur les instruments de répression et sur l’économie leur confère une résilience que peu de régimes autoritaires peuvent revendiquer.
Dans les mois et les années à venir, l’évolution du statut international des Gardiens de la Révolution constituera sans doute l’un des indicateurs les plus fiables de la santé du régime iranien et des relations entre Téhéran et l’Occident.
Une chose est sûre : comprendre le fonctionnement, les ressources et l’idéologie des Gardiens reste indispensable pour appréhender la réalité politique et sociale de l’Iran contemporain.
Leur omniprésence dans tous les rouages du pouvoir en fait bien plus qu’une simple force armée : ils incarnent aujourd’hui l’essence même du système politique mis en place il y a plus de quarante ans.
Et tant qu’ils conserveront cette position dominante, la République islamique gardera les moyens de perdurer, même au prix d’une répression toujours plus sévère et d’un isolement croissant sur la scène internationale.









