Un quotidien rythmé par l’urgence et la souffrance
Les sirènes retentissent souvent trop près, et les blessés affluent sans relâche. Ce matin-là, trois enfants ont été extraits vivants des ruines après une frappe au cœur de la capitale. Parmi eux, une fillette de 11 ans porte des éclats d’obus dans l’abdomen et son pied est partiellement amputé. Pourtant, le médecin reste confiant : elle survivra. Il vit sur le campus hospitalier pour pouvoir se précipiter au bloc opératoire à toute heure.
Depuis le début de l’escalade, les chiffres sont accablants. Plus d’une centaine d’enfants ont perdu la vie, et plusieurs centaines d’autres ont été blessés. Les lésions sont souvent multiples et dévastatrices : membres arrachés, traumatismes crâniens sévères, éclats métalliques au visage ou aux yeux. Un seul enfant peut nécessiter de nombreuses interventions chirurgicales successives pour espérer retrouver une vie normale.
Les blessures invisibles et visibles
Le Dr Abou Sittah décrit des cas poignants qui marquent durablement. Trois sœurs arrivées il y a peu ont subi des blessures si graves qu’elles retournent au bloc toutes les 48 heures. L’objectif : retirer les tissus nécrosés, nettoyer les plaies en profondeur pour préparer les étapes de reconstruction. Chaque opération est une course contre la montre, car le temps joue contre la guérison.
Pour ce spécialiste de 57 ans, ces images ne s’effacent jamais. Il répète souvent qu’un enfant ne devrait jamais se réduire à un simple numéro anonyme dans un bilan statistique. La souffrance des plus jeunes reste la plus difficile à supporter, même après des décennies passées dans les zones de conflit.
« On ne s’habitue jamais aux souffrances des enfants. »
Cette phrase résume son engagement. Il a vu trop de corps brisés, trop de familles détruites, pour accepter la résignation.
Un parcours forgé dans le feu des conflits
Sa vocation n’est pas née d’un coup. Étudiant en médecine en 1991, il découvre les horreurs de la guerre du Golfe au Koweït, pays de sa naissance. Fils d’un réfugié palestinien de Gaza et d’une mère libanaise, il grandit avec les échos des drames régionaux. Après son diplôme au Royaume-Uni, il choisit de retourner sur le terrain.
Il intervient lors de la première Intifada à Gaza, dans le sud du Liban bombardé en 1996, en Irak, au Yémen, et revient régulièrement dans l’enclave palestinienne à chaque nouvelle flambée. En 2023, il passe 43 jours dans un hôpital de Gaza, échappant de justesse à une attaque majeure au milieu des représailles qui suivent le 7 octobre.
Aujourd’hui, il établit un parallèle clair entre ce qu’il voit au Liban et les scènes de Gaza. Bien que la létalité semble moindre ici, les infrastructures médicales et les soignants subissent un tribut énorme. Il parle d’un « Gaza miniature » où les similitudes effraient.
Les défis logistiques et humains au Liban
Les bombardements touchent la banlieue sud de Beyrouth et d’autres régions. Plusieurs hôpitaux ont dû évacuer, dont certains abritaient de grandes unités pédiatriques d’urgence. Les enfants gravement blessés dans les zones rurales peinent à atteindre la capitale, faute d’équipements adéquats sur place.
Les transferts deviennent périlleux. Les ambulances sont souvent visées, forçant les équipes à voyager de jour seulement. Un trajet depuis Nabatiyeh ou la Bekaa peut prendre des heures interminables, au risque de perdre des vies en route. Le médecin insiste sur cette vulnérabilité accrue des plus jeunes dans un pays déjà fragilisé économiquement.
Beaucoup de familles n’ont nulle part où fuir. La pauvreté empêche de louer un logement plus sûr. Les enfants sont frappés chez eux, dans leurs quartiers résidentiels, amplifiant le drame humain.
Un engagement au-delà du bloc opératoire
Installé à Beyrouth depuis plusieurs années, le Dr Abou Sittah ne se contente pas de soigner les blessures physiques. En 2024, il crée le Fonds pour l’enfance Ghassan Abu Sittah. Cette initiative vise à offrir des soins médicaux aux enfants de Gaza et du Liban, mais aussi un accompagnement global une fois sortis de l’hôpital : rééducation, soutien psychologique, aide sociale.
Son plus jeune patient actuellement est un garçon de quatre ans. Ses deux parents et ses trois frères ont péri dans un bombardement. Amputé au pied, blessé à la tête, il nécessitera un suivi lourd et prolongé. Le chirurgien s’interroge : chez qui ira-t-il ? Qui prendra soin de lui ? Beaucoup viennent de milieux modestes incapables d’assumer ces besoins à long terme.
La guerre ne détruit pas seulement les corps ; elle pulvérise les cellules familiales entières. Les orphelins de ces conflits portent des cicatrices qui dépassent le visible, et c’est là que l’action du fonds devient cruciale.
« Ce n’est pas seulement le corps qui est détruit, c’est toute la cellule familiale. »
La reconstruction : un combat de longue haleine
La chirurgie reconstructive demande patience et précision. Après les amputations d’urgence, viennent les greffes, les prothèses, les interventions esthétiques et fonctionnelles. Chaque enfant opéré plusieurs fois doit affronter la douleur physique et le traumatisme psychologique. Le médecin et son équipe travaillent en multidisciplinaire pour aborder tous les aspects.
Dans ce contexte, l’hôpital de Beyrouth devient un refuge relatif. Il accueille les cas les plus critiques venus de tout le pays. Les parents, désespérés, veillent au chevet de leurs petits, priant pour un miracle que la médecine tente de rendre possible.
Malgré l’épuisement, le Dr Abou Sittah refuse de baisser les bras. Il sait que chaque vie sauvée compte, que chaque sourire retrouvé après des mois de soins vaut tous les sacrifices. Son message reste clair : les enfants méritent la paix, pas les bombes.
Un appel à ne pas oublier
La guerre au Liban s’inscrit dans une longue chaîne de violences au Moyen-Orient. Le médecin la qualifie de « maladie endémique » de la région. Pourtant, il refuse l’habitude. Chaque nouveau conflit ravive la même indignation, la même urgence d’agir.
Les enfants touchés aujourd’hui auront besoin d’années de soins. Leur avenir dépend non seulement des scalpels, mais aussi d’une solidarité durable. Le fonds qu’il a créé cherche à bâtir ce pont : soins immédiats, puis reconstruction de vies brisées.
Dans l’attente d’une trêve durable, des hommes comme lui continuent de tenir bon. Ils incarnent l’espoir ténu que l’humanité peut triompher de la barbarie, un enfant à la fois.
Le travail ne s’arrête jamais. Les opérations se succèdent, les familles attendent des nouvelles, et le Dr Abou Sittah reste là, inlassable, pour redonner une chance à ceux que la guerre a fauchés trop tôt.









