Imaginez un instant : vous prenez votre téléphone, vous ouvrez votre application préférée pour avoir des nouvelles du monde… et rien. Écran noir. Pas de connexion. Pas de messages. Rien. Cette situation, qui semble sortie d’un film dystopique, est devenue pour des millions de personnes une réalité brutale et récurrente.
Depuis quelques années, le blocage total ou partiel d’internet s’impose comme l’une des réponses les plus rapides et les plus efficaces que les autorités trouvent pour faire taire les voix dissidentes, empêcher la coordination de mouvements sociaux ou tout simplement couper les populations de l’information extérieure.
Une arme numérique devenue banale
L’année 2024 a marqué un tournant inquiétant. Pour la première fois, une organisation spécialisée dans la défense des droits numériques a comptabilisé 296 coupures intentionnelles d’internet dans 54 pays différents sur une seule année. Un record historique qui montre à quel point cet outil de contrôle s’est démocratisé, même dans des pays qui n’avaient pas cette triste habitude auparavant.
Ces interruptions ne sont pas des pannes techniques accidentelles. Elles sont décidées, planifiées et activées par les pouvoirs en place avec un objectif très précis.
Les principales raisons invoquées par les gouvernements
Parmi les motifs les plus fréquemment avancés, deux grandes catégories se dégagent très nettement :
D’une part, la gestion des troubles à l’ordre public. Dès qu’une contestation populaire prend de l’ampleur, couper internet devient souvent la première mesure prise par les autorités.
D’autre part, les conflits armés. Dans les zones de guerre, les coupures servent désormais d’arme stratégique à part entière, parfois utilisée simultanément par les deux camps.
Les chiffres qui interpellent
Sur les 296 interruptions recensées en 2024 :
- 103 étaient directement liées à des conflits armés
- 74 ont été imposées pendant des mouvements de protestation
- 16 ont eu pour but d’éviter la triche aux examens
- 12 ont été décidées durant des périodes électorales
Trois pays se sont particulièrement distingués par leur usage intensif de cette pratique : la Birmanie avec 85 coupures, l’Inde avec 84 et le Pakistan avec 21. Des chiffres qui montrent que cette arme numérique touche aussi bien des régimes autoritaires que des démocraties.
Les cas les plus marquants de ces dernières années
Afghanistan : quand internet est coupé pour raisons morales
À l’automne 2025, les autorités afghanes ont imposé une coupure nationale complète pendant 48 heures. La raison officielle ? Prévenir le « vice » et la « corruption morale » au sein de la population.
Une fois le réseau rétabli, plusieurs plateformes majeures sont restées inaccessibles : Facebook, Instagram et Snapchat ont été définitivement bloqués sur l’ensemble du territoire.
Soudan : internet comme arme de guerre
Depuis le début du conflit en avril 2023 entre l’armée régulière et les forces paramilitaires, les coupures de télécommunications sont devenues monnaie courante. Les deux camps les utilisent régulièrement pour gêner les mouvements de l’adversaire et compliquer la coordination humanitaire.
Début 2024, une coupure nationale a privé près de 30 millions de Soudanais d’accès à internet pendant plus d’un mois. Dans la région du Darfour, des zones entières restent encore aujourd’hui largement privées de connexion.
Tigré : six ans de perturbations majeures
En novembre 2020, alors qu’une importante opération militaire était lancée dans cette région du nord de l’Éthiopie, les réseaux internet et téléphoniques ont été totalement coupés. L’origine exacte de cette interruption reste difficile à établir avec certitude.
Il aura fallu attendre fin 2022 pour voir un rétablissement progressif. Malgré tout, des perturbations importantes persistent encore aujourd’hui dans plusieurs zones.
Birmanie : le champion toutes catégories
Entre juin 2019 et février 2021, les États de Chin et de Rakhine, deux régions en proie à des conflits ethniques, ont été totalement privés d’internet pendant 19 mois consécutifs. Cette mesure avait été prise par le gouvernement civil de l’époque.
Après le coup d’État militaire de février 2021, le nouveau pouvoir a repris exactement les mêmes méthodes. Depuis cette date, plus de 400 coupures régionales ont été recensées, ce qui a conduit certains observateurs à parler de véritable « coup d’État numérique ».
Cachemire : 552 jours de restrictions
Le 4 août 2019, l’Inde a imposé une coupure totale d’internet dans la région du Cachemire au moment où New Delhi révoquait l’autonomie constitutionnelle spéciale dont bénéficiait cette zone.
Les restrictions ont évolué au fil des mois, passant par différentes phases d’allègement progressif. Il aura fallu attendre février 2021, soit 552 jours plus tard, pour voir le retour complet de la 4G.
Iran : un habitué des blackouts
En novembre 2019, alors que le pays connaissait un mouvement de contestation massif déclenché par une forte hausse du prix de l’essence, les autorités ont coupé pendant une semaine la connexion au reste du monde.
L’Iran maintient depuis longtemps une séparation stricte entre son internet local et le réseau mondial. Même en dehors des périodes de coupure totale, plusieurs services majeurs font l’objet de restrictions permanentes, notamment WhatsApp et Instagram.
Les coupures ciblées : une nouvelle tendance
Tous les blocages ne concernent pas nécessairement l’ensemble du pays. De plus en plus souvent, les autorités optent pour des restrictions sélectives, visant uniquement certains services ou plateformes.
Au Népal, début septembre, plusieurs dizaines de réseaux sociaux ont été bloqués, provoquant une vague de manifestations violemment réprimées. Les accès ont depuis été rétablis.
En Tanzanie, au mois de mai, c’est la plateforme X qui a été rendue inaccessible pendant plusieurs semaines. Les autorités ont justifié cette mesure par la présence supposée de « pornographie » et de « contenus homosexuels ».
Les conséquences humaines et sociales profondes
Au-delà des chiffres et des dates, ce sont surtout les effets concrets sur les populations qui doivent retenir notre attention.
Quand internet disparaît, c’est toute une partie de la vie quotidienne qui s’effondre : les familles ne peuvent plus contacter leurs proches, les commerçants perdent leurs clients en ligne, les étudiants n’ont plus accès à leurs cours, les journalistes indépendants ne peuvent plus travailler, les organisations humanitaires se retrouvent aveugles.
Dans les zones de conflit, ces coupures compliquent dramatiquement l’aide aux populations civiles, retardent les secours et empêchent de documenter les violations des droits humains.
Une atteinte majeure à la liberté d’expression
L’accès à internet est aujourd’hui considéré par de nombreuses instances internationales comme une composante essentielle de la liberté d’expression et du droit à l’information.
Quand un gouvernement décide de priver sa population de ce droit fondamental pendant des jours, des semaines ou même des mois, il porte une atteinte directe et grave à ces libertés.
Un outil qui se banalise dangereusement
Le plus inquiétant reste peut-être la normalisation progressive de cette pratique. Ce qui semblait autrefois réservé à quelques régimes autoritaires est aujourd’hui utilisé, sous différentes formes, dans de nombreux pays, y compris ceux qui se revendiquent démocratiques.
Cette banalisation pose une question fondamentale : à partir de quand une société accepte-t-elle que l’on puisse lui couper l’accès à l’information mondiale ? Et surtout : où se situe la ligne rouge ?
Les chiffres de 2024 montrent que cette ligne a déjà été largement franchie dans de nombreux pays. La question n’est désormais plus de savoir si le blocage d’internet sera utilisé, mais plutôt quand et pour quelle durée il le sera la prochaine fois.
Et pendant que nous nous posons cette question, quelque part dans le monde, des millions de personnes attendent toujours que leur écran redevienne lumineux…









