Imaginez une petite fille de six ans, robe blanche immaculée, qui se tient timidement sous un porche d’immeuble en ce début octobre 1948. Autour d’elle, la rue entière semble exploser de joie. Les cris fusent, les applaudissements résonnent, une décapotable s’avance lentement au milieu d’une foule en délire. Au centre de cette marée humaine : un homme au sourire éclatant, bras levés en signe de victoire. Cet homme, c’est Marcel Cerdan, tout juste sacré champion du monde des poids moyens.
La photographie immortalisée ce jour-là est devenue l’une des plus emblématiques de l’histoire du sport français. Pendant des décennies, des millions de regards se sont posés sur ce cliché sans vraiment remarquer la silhouette menue au second plan. Et si cette enfant anonyme racontait, elle aussi, une histoire extraordinaire ?
Une enfant au cœur d’une légende sportive
Près de quatre-vingts ans après cette fameuse journée, la petite silhouette a enfin un nom et un visage : Michèle Risset. À 84 ans, elle vit toujours dans la même rue du Faubourg-Montmartre où tout a commencé. Rencontrée récemment, elle se souvient de chaque détail avec une précision touchante.
« J’avais six ans, explique-t-elle avec un sourire attendri. Mes parents travaillaient dans l’immeuble. Ce jour-là, j’étais dans la cour quand j’ai entendu un vacarme incroyable. Je me suis approchée du porche pour voir. Il y avait des gens partout, ça criait, ça courait… J’avais un peu peur. »
Et puis la voiture est arrivée. Marcel Cerdan, porté en triomphe après son combat historique contre Tony Zale aux États-Unis. Le boxeur descend, salue la foule. Un photographe aperçoit l’enfant et lance : « Et si on mettait la petite sur ses épaules ? » Mais la foule se précipite soudain sous le porche. Le photographe attrape Michèle et la ramène à l’intérieur en urgence. Le cliché est pris à cet instant précis.
Une enfance bercée par les légendes
Les parents de Michèle étaient employés depuis de longues années dans cet immeuble mythique. Sa mère était gardienne, son père travaillait au service économat. Elle a grandi littéralement au milieu des rédactions, des rotatives, des sportifs de légende qui défilaient quotidiennement.
« C’était une grande famille, se souvient-elle. Tout le monde se connaissait, on riait beaucoup. Je jouais dans la cour, les ouvriers réparaient mes poupées cassées. J’allais souvent dans le bureau de Jacques Goddet. Il était très gentil avec moi. Pour ma communion, il m’a offert un joli bracelet en perles de culture. Je l’ai gardé longtemps. »
« Les coureurs du Tour venaient chercher leurs accréditations. La police fermait la rue et ils montaient tous par le grand escalier. Ils me pinçaient les joues ou tiraient mes nattes en passant. »
Michèle Risset
Elle évoque aussi les pesées de boxeurs dans les locaux. Les sportifs arrivaient en caleçon, plaisantaient avec les journalistes. L’ambiance était bon enfant, presque familiale. Parmi ses souvenirs les plus marquants : la présence de Juan Manuel Fangio, le quintuple champion du monde de Formule 1.
« Quand j’ai passé mon permis à 18 ans, le moniteur me disait sans cesse de ralentir. Il m’a lancé : “Vous n’êtes pas Fangio !” J’étais tellement fière de pouvoir lui répondre que je l’avais vu plusieurs fois dans les bureaux. »
De la petite fille à la gardienne de la loge
Les années passent. Michèle grandit dans cet univers hors du commun. À l’âge adulte, elle prend naturellement la succession de sa mère : elle devient gardienne de la loge de 1980 à 1987. Puis elle intègre la direction commerciale jusqu’au déménagement du journal vers Issy-les-Moulineaux en 1987.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Son fils Stéphane rejoint à son tour l’équipe. D’abord garçon d’étage, puis au service courrier. Trois générations liées au même lieu, à la même passion pour le sport.
« Quand le journal a quitté le Faubourg-Montmartre, c’était comme quitter une maison familiale, confie-t-elle. J’y ai passé toute ma vie. Aujourd’hui encore, quand je passe devant l’ancien immeuble, je ressens une émotion particulière. »
Quand une photo raconte trois générations
Ce qui frappe dans le témoignage de Michèle, c’est la façon dont une simple photographie peut cristalliser une vie entière. Une enfant de six ans devient le fil rouge d’une saga familiale intimement mêlée à l’histoire du sport français de l’après-guerre.
Marcel Cerdan bien sûr, mais aussi Roger Lapébie (vainqueur du Tour 1937), Jacques Anquetil, les boxeurs vedettes de l’époque, les pilotes de légende… Tous ont croisé le chemin de cette petite fille qui jouait dans les couloirs.
- 1948 : Marcel Cerdan sacré champion du monde à Jersey City
- 1er octobre 1948 : accueil triomphal rue du Faubourg-Montmartre
- Michèle a 6 ans, ses parents travaillent sur place
- 1980-1987 : Michèle devient gardienne de la loge
- Son fils Stéphane travaille ensuite au journal
Cette continuité sur trois générations est rare. Elle témoigne d’une époque où le journal occupait une place centrale dans le paysage sportif et médiatique français. Les sportifs venaient physiquement chercher leurs accréditations, se pesaient sur place, discutaient avec les journalistes. Le siège était un lieu vivant, presque un sanctuaire.
Une nostalgie douce-amère
Aujourd’hui, Michèle regarde cette photo encadrée qu’on lui a offerte récemment. Elle sourit, les yeux brillants. « Ça me fait drôle de me revoir si petite au milieu de toute cette foule. J’avais peur, mais en même temps j’étais fascinée. »
Elle évoque aussi les commerçants de la rue qui, autrefois, étaient impressionnés quand on leur disait travailler là. « C’était un honneur. On faisait partie de quelque chose de grand. »
Il y a de la nostalgie, bien sûr, mais surtout beaucoup de fierté et de tendresse dans ses mots. Elle parle de son fils Stéphane, disparu en 2015, qui avait lui aussi attrapé le virus de cet univers. « Il était fier de travailler là, comme moi, comme mes parents. »
Pourquoi cette histoire touche-t-elle autant ?
Parce qu’elle dépasse le simple cadre sportif. Elle parle de transmission, de racines, d’appartenance. Dans un monde où tout va vite, où les légendes sont éphémères, retrouver cette petite fille 78 ans plus tard nous rappelle que l’Histoire est faite d’individus ordinaires qui croisent des moments extraordinaires.
Michèle n’a jamais été une vedette. Elle n’a jamais cherché la lumière. Pourtant, elle était là, au bon endroit, au bon moment. Et aujourd’hui, son témoignage donne une profondeur nouvelle à une photographie que l’on croyait connaître par cœur.
Elle nous rappelle aussi que derrière chaque image iconique se cache souvent une histoire humaine, discrète, émouvante. Une enfant effrayée par la foule mais fascinée par le spectacle. Une famille qui a fait du journal son foyer pendant trois générations.
Un symbole d’une époque révolue
En 1948, la France sortait à peine de la guerre. Le sport redevenait un vecteur d’unité nationale. Marcel Cerdan incarnait cette fierté retrouvée. Son triomphe à Jersey City avait été suivi par des millions de Français à la radio. Son retour était attendu comme une fête nationale.
Le journal, installé au cœur de Paris, était le point de convergence naturel de toute cette ferveur. Les lecteurs venaient parfois devant les locaux pour tenter d’apercevoir les champions. C’était une autre époque, plus proche, plus tactile.
Michèle incarne ce lien charnel entre le public et les sportifs. Elle les a vus de près, les a côtoyés dans les couloirs, a ri avec eux. Elle a grandi dans cet univers où le sport n’était pas encore un show-business mondialisé, mais une passion partagée au quotidien.
Un héritage vivant
Aujourd’hui, à 84 ans, Michèle continue de vivre dans la même rue. Elle observe les transformations du quartier, les changements du journalisme sportif. Mais elle garde intact l’amour pour cet univers qui l’a vue grandir.
« Le journal a 80 ans, moi j’en aurai bientôt 84, dit-elle en riant. Ça me fait drôle. Mais je suis heureuse qu’on ait retrouvé cette photo et qu’on se souvienne de moi. Ça ramène tellement de souvenirs joyeux. »
Cette histoire est un pont entre passé et présent. Elle nous montre que les grandes images du sport ne parlent pas seulement de victoires et de records. Elles parlent aussi de petites filles en robe blanche, de familles modestes, de transmission et d’amour du sport.
Et quelque part, dans un appartement parisien, une photo encadrée trône désormais sur un mur. Elle représente bien plus qu’un champion du monde acclamé par la foule. Elle représente une vie entière tissée autour d’une passion commune.
Merci Michèle pour ce témoignage précieux. Et merci à cette petite fille de six ans qui, sans le savoir, est entrée dans l’histoire.









