Ils sont des dizaines de milliers à avoir fui la pire crise économique qu’ait connue l’Amérique latine ces dernières décennies. Installés à Doral, une petite ville à vingt minutes de Miami, ils ont rebaptisé leur nouveau quartier la « petite Caracas ». Les restaurants servent des arepas jusqu’à tard dans la nuit, les stations de radio diffusent du joropo et les conversations tournent presque toujours autour du même sujet : le Venezuela qu’ils ont laissé derrière eux.
Mais depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, une question plus lourde que toutes les autres plane sur les terrasses des cafés et les groupes WhatsApp : et si la solution passait par les armes ?
Une haine partagée, une solution qui divise
Chez les Vénézuéliens de Floride, le constat est presque unanime. « S’il y a un sentiment que nous partageons absolument tous, c’est la haine envers le régime », confie Andrea González, 38 ans, qui travaille dans le bâtiment. Cette colère transcende les générations, les classes sociales et même les opinions politiques passées. L’opposition conteste massivement la réélection de Nicolás Maduro, tout comme une large partie de la communauté internationale.
Pourtant, quand on parle d’intervention militaire américaine, les visages se ferment ou s’illuminent selon les personnes. Le sujet est devenu explosif.
Ceux qui disent « il le faut »
Diana González, architecte d’intérieur de 47 ans, ne mâche pas ses mots. « Je soutiens à 100 % une intervention américaine », lâche-t-elle devant son café cortado. Pour elle, le combat est trop inégal : d’un côté des manifestants avec des drapeaux, de l’autre un appareil répressif armé jusqu’aux dents.
Comme beaucoup, elle croit que personne ne se battrait pour défendre le régime en cas d’opération extérieure. « Le pays est épuisé, les militaires eux-mêmes n’ont plus rien à manger », argue-t-elle. Elle rêve de voir María Corina Machado, figure respectée de l’opposition et proche de certains cercles républicains, prendre enfin les rênes du pays riche en pétrole.
« On ne peut pas continuer seuls. C’est un combat trop inégal entre des gens avec des drapeaux et des gens avec des fusils. »
Diana González, 47 ans, architecte d’intérieur
Ceux qui préviennent du désastre
À quelques tables de là, Carmen, 66 ans et retraitée, écoute la conversation en secouant lentement la tête. Elle a quitté le Venezuela en 2020 et préfère taire son nom de famille par peur des représailles sur la famille restée au pays.
« Si Maduro tombe, ce serait merveilleux, bien sûr », murmure-t-elle. Puis elle ajoute aussitôt : « Mais une guerre ? Ce serait une catastrophe. Il y aurait des milliers de morts. Personne ne veut revivre ça. »
Elle parle en connaissance de cause. Beaucoup ici ont encore des parents, des frères, des enfants à Caracas, Maracaibo ou Valencia. L’idée qu’une intervention, même « chirurgicale », puisse dégénérer en conflit ouvert glace le sang.
« Une guerre entre les deux pays serait une catastrophe absolue. »
Carmen, 66 ans, retraitée
Le spectre des ingérences passées
Le Venezuela traîne comme un boulet l’histoire des interventions américaines en Amérique latine. Le souvenir du Chili en 1973, du Guatemala en 1954 ou plus récemment de la Libye en 2011 hante les discussions. Beaucoup craignent que le pays, déjà à genoux, ne supporte pas un nouveau chaos.
Adelys Ferro, militante des droits des migrants, va plus loin. Elle pointe une contradiction qui met mal à l’aise : pendant que plane la menace militaire, Washington et Caracas coopèrent discrètement sur les vols de déportation de migrants vénézuéliens.
« On annonce la reprise des vols d’expulsion alors que Trump parle de renverser le régime. Comment peut-on comprendre ça ? » s’interroge-t-elle. Pour elle, cela montre que les grandes déclarations servent parfois d’autres objectifs.
« Dans notre désespoir, nous avons minimisé ce que signifie vraiment une guerre. Je ne peux pas mettre mon rêve de revoir ma mère au-dessus de la vie de millions de Vénézuéliens. »
Adelys Ferro, militante
Doral, miroir d’un pays fracturé
Avec plus de 40 % de population d’origine vénézuélienne, Doral est devenue une sorte de laboratoire des émotions contradictoires qui traversent le pays tout entier. On y trouve :
- Des familles qui célèbrent chaque sanction supplémentaire comme une petite victoire.
- D’autres qui tremblent à l’idée que leurs proches ne soient pris entre deux feux.
- Des jeunes qui rêvent de retour triomphal.
- Des plus âgés qui savent trop bien le prix du sang.
Dans les supermarchés, on entend parfois des disputes éclater entre clients sur la question. Sur les réseaux sociaux locaux, les groupes se divisent, se créent, se ferment. L’unité contre Maduro existe, mais la route pour en finir avec lui reste un champ de mines.
Et demain ?
Aujourd’hui, personne ne sait si Donald Trump passera des mots aux actes. Les sanctions continuent de pleuvoir, la pression diplomatique s’accentue, mais l’option militaire reste pour l’instant rhétorique.
Dans la petite Caracas de Floride, on continue de vivre avec cette épée de Damoclès. On rit, on pleure, on travaille, on envoie de l’argent à ceux restés au pays. Et surtout, on attend. Attendre que quelque chose bouge, sans trop savoir si le changement apportera enfin la paix… ou un nouveau cauchemar.
Parce qu’au fond, même ceux qui appellent à l’intervention le font la gorge serrée. Ils savent que la liberté a parfois un prix que personne ne veut vraiment payer.









