ActualitésInternational

La guerre en Syrie redessine les zones de contrôle des groupes armés

Les rebelles islamistes d'HTS ont pris Alep et une partie du nord-ouest syrien, chamboulant les équilibres territoriaux en place après des années de victoires du régime.

La guerre civile syrienne, qui ravage le pays depuis plus de 13 ans et l’a morcelé entre différents groupes armés, connaît un nouveau tournant avec l’offensive fulgurante menée par les rebelles islamistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS) dans le nord du pays. En quelques jours, ces derniers ont réussi l’exploit de s’emparer de la deuxième ville de Syrie, Alep, forçant l’armée du président Bachar al-Assad à battre en retraite.

Cette conquête d’ampleur vient remettre en cause des années de victoires militaires enchaînées par le régime syrien avec l’appui de ses puissants alliés russe et iranien. Elle redistribue les cartes dans un pays fragmenté entre zones contrôlées par le gouvernement, groupes rebelles de diverses obédiences, et combattants kurdes soutenus par les États-Unis. Tour d’horizon des rapports de force sur le terrain après cette bataille décisive.

Une avancée majeure des islamistes radicaux

Avant leur spectaculaire percée, les djihadistes de Hayat Tahrir al-Cham, groupe dominant au sein de la rébellion anti-Assad et lié à l’ex-branche syrienne d’Al-Qaïda, régnaient sur la dernière poche d’opposition armée dans le nord-ouest du pays. Ce territoire d’environ 3000 km² englobait près de la moitié de la province d’Idleb et des secteurs des provinces voisines d’Alep, Hama et Lattaquié. La prise d’Alep et d’une partie de sa province a quasiment doublé l’étendue des territoires aux mains des insurgés.

Cette victoire des rebelles islamistes est un camouflet pour le régime syrien et ses soutiens russe et iranien, remettant en cause des années de reconquête territoriale.

Fabrice Balanche, maître de conférence à l’université Lyon 2

Des forces gouvernementales sur la défensive

Durant les premières années de la guerre, l’armée syrienne a perdu le contrôle de vastes portions du territoire au profit des groupes rebelles, des combattants kurdes et un temps de l’organisation État islamique. L’intervention militaire russe en 2015 a permis au régime de reprendre le dessus et de reconquérir méthodiquement du terrain, si bien qu’il contrôlait environ deux tiers de la Syrie et 12 millions d’habitants avant la dernière offensive rebelle.

Malgré ce revers cuisantautour d’Alep, les forces loyalistes conservent leur mainmise sur la capitale Damas, une grande partie du littoral, le centre du pays autour de Homs, ainsi que le sud avec les provinces instables de Deraa et Soueida. La Russie maintient également des bases aérienne et navale stratégiques à Hmeimim et Tartous.

Le rôle clé des combattants kurdes et de leurs alliés américains

Les milices kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS), soutenues par les États-Unis, ont profité de l’affaiblissement initial du régime Assad pour établir une administration autonome dans le nord et l’est de la Syrie. Fer de lance de la lutte contre l’État islamique aux côtés de la coalition internationale, elles dominent aujourd’hui un vaste territoire abritant environ 3 millions de personnes, dont un tiers de Kurdes.

Des forces spéciales américaines restent déployées sur plusieurs bases en zone kurde, notamment dans la province pétrolière de Deir Ezzor, ainsi que dans le sud du pays près des frontières jordanienne et irakienne. Cette présence vise à empêcher une résurgence djihadiste et à faire contrepoids à l’influence de la Russie, l’Iran et la Turquie.

L’intervention turque et ses supplétifs syriens

Troisième acteur majeur du conflit, la Turquie contrôle avec ses alliés rebelles syriens une bande de territoire d’1,5 million d’habitants le long de sa frontière, allant d’Afrine à l’ouest jusqu’à Ras al-Aïn à l’est. Ankara y a lancé plusieurs offensives depuis 2016 afin d’éloigner la menace des combattants kurdes qu’elle considère comme « terroristes ». Parallèlement à l’offensive d’HTS sur Alep, ces groupes soutenus par la Turquie ont pris aux Kurdes l’enclave de Tal Rifaat.

L’État islamique en embuscade

Bien qu’ayant perdu son « califat » territorial en Syrie en 2019 sous les coups des FDS et de la coalition, l’organisation État islamique n’a pas dit son dernier mot. Ses cellules repliées dans le désert syrien poursuivent une guérilla meurtrière contre les forces du régime comme les milices kurdes, en attendant une opportunité pour refaire surface.

La conquête d’Alep par les rebelles islamistes de HTS constitue indéniablement un événement majeur dans la guerre civile syrienne. Elle remet en cause la domination territoriale que le régime de Bachar al-Assad avait progressivement rétablie avec le soutien militaire de la Russie et de l’Iran. Cette évolution soudaine démontre que malgré 13 années de conflit sanglant ayant fait des centaines de milliers de morts, l’issue de la guerre en Syrie est encore loin d’être scellée. L’avenir du pays reste suspendu aux rapports de force mouvants entre le pouvoir, les différents groupes rebelles, les combattants kurdes, la Turquie et les grandes puissances régionales et internationales impliquées.

Dans une Syrie morcelée où le contrôle du territoire est plus que jamais synonyme de pouvoir, l’offensive fulgurante des djihadistes d’HTS marque un tournant stratégique qui pourrait durablement peser sur le cours de la guerre et un éventuel règlement politique du conflit. Le régime syrien parviendra-t-il à reprendre l’avantage avec l’aide de ses alliés, ou cette contre-attaque rebelle est-elle annonciatrice d’une nouvelle donne sur le terrain ? La clé réside sans doute dans le soutien international que chaque camp parviendra à mobiliser dans ce bras de fer militaire et diplomatique.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.