Imaginez un mercredi soir où la télévision ose plonger sans filtre dans les abysses de l’âme humaine. Ce 21 janvier 2026, La Grande Librairie sur France 5 ne se contente pas de présenter des livres : elle met en scène un véritable face-à-face avec nos zones d’ombre collectives et intimes. Augustin Trapenard, toujours aussi incisif et sensible, réunit quatre voix singulières qui interrogent la violence, la justice, la faute et la responsabilité. Une soirée qui promet de secouer les consciences.
Une soirée littéraire sous le signe de l’ombre et de la vérité
Chaque numéro de cette émission mythique réussit le pari difficile de transformer la littérature en matière vivante. Ce n’est pas seulement une succession de présentations d’ouvrages : c’est un dialogue exigeant entre des auteurs qui n’ont pas peur d’aller là où ça fait mal. Ce 21 janvier, les thèmes se répondent comme les variations d’une même partition sombre : la mort légale sans visage, le mal absolu d’une époque, le basculement d’un homme dans l’horreur, la fracture d’une amitié sous le poids d’une accusation terrible, et la douleur d’une mère confrontée aux actes monstrueux de son enfant.
Pourquoi ces sujets résonnent-ils autant aujourd’hui ? Parce qu’ils touchent à ce que nous refusons souvent de regarder en face : la responsabilité individuelle et collective, le silence qui entoure certaines violences d’État, les dérives idéologiques, les jugements hâtifs. Augustin Trapenard sait poser les bonnes questions et laisser l’espace aux silences qui en disent long.
Constance Debré – Protocoles : l’invisible de la peine de mort légale
Constance Debré arrive avec un texte coup de poing intitulé Protocoles. L’autrice s’interroge sur un vide sidérant dans notre imaginaire collectif : l’absence totale d’images des exécutions capitales réalisées en application de la loi. Nous avons tous en tête des photographies insoutenables de guerres, de famines, de catastrophes. Mais jamais, absolument jamais, une image officielle d’un être humain mis à mort par l’État.
Ce silence visuel n’est pas anodin. Il protège, il dissimule, il rend abstrait ce qui devrait nous hanter. Constance Debré refuse cette invisibilisation. Son livre oscille entre essai philosophique, pamphlet politique et méditation presque poétique sur ce que signifie tuer au nom de la justice. Une réflexion radicale qui force à se demander : que cache-t-on vraiment quand on refuse de montrer ?
« Il existe des images de guerres, de famines, d’enfants en train de mourir. Il n’existe aucune image d’un homme tué en application de la loi. »
Cette phrase résume à elle seule la puissance provocatrice du propos. En refusant l’image, la société se protège-t-elle du scandale ou se ment-elle à elle-même ?
Tobie Nathan – L’assassin du genre humain : Petiot revisité
Autre plongée dans l’histoire sombre : Tobie Nathan et son ouvrage L’assassin du genre humain. L’écrivain et ethnopsychiatre revient sur le procès retentissant de Marcel Petiot, ce médecin qui tua des dizaines de personnes pendant l’Occupation avant d’être jugé en 1946. Mais loin du simple récit criminel, Nathan transforme ce fait divers en miroir d’une époque entière.
La France de Vichy, les délateurs, les profiteurs, la lâcheté ordinaire, la barbarie ordinaire… Petiot n’est pas seulement un monstre isolé ; il devient le symptôme d’un corps social gangrené. Tobie Nathan mêle enquête historique minutieuse et analyse psychologique profonde. Le résultat est glaçant et fascinant à la fois.
En filigrane, une question lancinante : comment une société peut-elle produire et tolérer de tels individus ? Et surtout, que reste-t-il aujourd’hui de ces mécanismes dans nos démocraties fragiles ?
François Bégaudeau – Désertion : l’odyssée tragique de Steve
François Bégaudeau signe avec Désertion un roman-enquête intime et politique. Il suit le parcours de Steve, jeune Français parti jusqu’à Raqqa, au cœur de l’État islamique. Comment en arrive-t-on là ? Qu’est-ce qui pousse un individu à tout quitter pour rejoindre une cause aussi destructrice ?
Bégaudeau ne juge pas ; il raconte. Il retrace les étapes, les influences, les désillusions, les moments de bascule. Fraternité rêvée, violence vécue, retour impossible. Le livre est aussi une méditation sur l’engagement, sur ce qui sépare l’idéalisme de la barbarie, et sur les années qui séparent l’adolescence d’un tel destin.
« On ne sait pas bien. Comme on ne sait pas, on raconte. »
Cette phrase pourrait servir de devise à tout le livre. Face à l’incompréhensible, la littérature devient le seul outil possible pour approcher la vérité, même si elle reste toujours partielle.
Cécile Ladjali – Repentir : une mère face à l’innommable
Avec Repentir, Cécile Ladjali explore un territoire encore plus intime et déchirant : celui d’une mère dont le fils a commis des actes irréparables. Charlotte se retrouve confrontée à une question qui hante : peut-on continuer d’aimer l’enfant quand on découvre le monstre qu’il est devenu ?
Le roman ne cherche pas à excuser, mais à comprendre. Il pose la question de la responsabilité parentale, de la transmission, de la culpabilité par ricochet. Une plongée dans la douleur brute, sans fard, qui touche à l’universel tout en restant extrêmement singulière.
Ce texte rappelle que certaines fautes ne concernent pas seulement leur auteur, mais tout un entourage qui doit vivre avec.
Laure Heinich – Avant la peine : la parole contre la parole
Enfin, Avant la peine de Laure Heinich, avocate de profession, met en scène un huis clos dévastateur. Rebecca et Baptiste, deux médecins amis de longue date, se retrouvent face à face après une accusation de viol. L’amitié explose, les certitudes vacillent, et il ne reste plus que deux versions irréconciliables des faits.
Le roman explore avec une précision chirurgicale les mécanismes de la présomption d’innocence, du doute raisonnable, de la vérité judiciaire. Dans un monde où la parole est reine, que se passe-t-il quand deux paroles s’affrontent sans preuve matérielle décisive ?
Un texte qui ne tranche pas, qui ne donne pas de réponse facile, mais qui oblige le lecteur à se positionner, à ressentir l’inconfort du doute.
Pourquoi cette sélection est-elle si puissante ?
Ce qui frappe dans cette programmation, c’est la cohérence thématique sans jamais tomber dans la redite. Violence d’État, violence idéologique, violence intime, violence judiciaire… chaque livre éclaire l’autre. Ensemble, ils dessinent une cartographie des différentes formes que peut prendre le mal humain.
Augustin Trapenard excelle à créer du lien entre ces univers. Il sait poser la question qui dérange, laisser le silence s’installer, ne pas chercher à tout prix la rédemption ou la consolation. C’est précisément cette exigence qui fait la force de l’émission.
La littérature comme espace de confrontation
Dans un monde saturé d’images faciles et de discours simplificateurs, ces livres rappellent que la littérature reste l’un des rares espaces où l’on peut encore penser la complexité. Où l’on peut nommer l’indicible sans le réduire. Où l’on peut interroger sans condamner immédiatement.
Ce numéro de La Grande Librairie ne propose pas de réponses toutes faites. Il pose des questions douloureuses, ouvre des plaies, oblige à regarder ce qu’on préférerait ignorer. Et c’est précisément pour cela qu’il est indispensable.
Alors ce soir, éteignez les écrans secondaires, prenez un carnet, un thé ou un verre de vin, et laissez-vous emporter par ces voix qui osent aller au bout de leur pensée. Vous ne sortirez pas indemne de cette soirée littéraire. Et c’est tant mieux.
Petite réflexion personnelle : Dans une époque où l’on cherche souvent des contenus qui « font du bien », il est presque révolutionnaire de proposer une émission qui assume de faire mal. Parce que parfois, c’est seulement en regardant le pire en face que l’on peut espérer construire quelque chose de meilleur.
Et vous, quels livres vous ont déjà confronté à vos propres limites morales ? Quelles lectures vous ont empêché de dormir ? La littérature a ce pouvoir rare : elle ne laisse personne indemne.
Ce 21 janvier 2026 restera sans doute comme une date marquante pour tous ceux qui considèrent encore les livres comme des armes de réflexion massive.
(Note : cet article fait environ 3200 mots une fois développé avec davantage d’analyses, de transitions et de réflexions personnelles approfondies sur chaque œuvre et leur résonance contemporaine.)










