Au cœur de l’automne bangladais, les rues de la capitale Dacca sont en ébullition. Depuis la chute du régime autocratique de l’ex-Première ministre Sheikh Hasina en août dernier, un vent de liberté souffle sur la ville, devenue l’épicentre d’une fièvre contestataire sans précédent. Chaque jour, les places et les avenues se transforment en théâtre de manifestations en tous genres, portées par une population avide de faire entendre sa voix après des années de plomb.
Une cacophonie revendicative envahit le centre-ville
En ce début novembre, impossible de trouver un mètre carré libre dans le cœur battant de Dacca. Pas moins de trois rassemblements revendicatifs se tiennent simultanément dans un périmètre réduit, auxquels s’ajoutent plusieurs manifestants solitaires. Assis sur un matelas et drapeau national autour du cou, Mahbubul Haque Shipon, 47 ans, a entamé une grève de la faim depuis quatre jours. Son objectif : obtenir la démission du président Mohammed Shahabuddin, proche de l’ancienne dirigeante déchue.
Je manifeste dans l’intérêt national, je ne bougerai pas tant que Shahabuddin Chuppu ne sera pas démis de ses fonctions.
Mahbubul Haque Shipon, manifestant
Autour de lui, c’est une véritable guerre des mégaphones qui se joue. Des employés du cadastre réclament d’être payés par le gouvernement, pendant que des fidèles dénoncent la profanation d’une mosquée. Un peu à l’écart, un maître soufi autoproclamé proteste silencieusement contre les discriminations visant son courant de l’islam. Une joyeuse cacophonie revendicative qui illustre l’ampleur du changement en cours au Bangladesh.
Rassemblements massifs pour célébrer la liberté retrouvée
Après avoir vécu sous la chape de plomb du régime Hasina pendant près de deux décennies, les Bangladais savourent leur liberté retrouvée. Le 8 novembre, des centaines de milliers d’opposants ont ainsi envahi les rues de la capitale pour fêter la chute de celle qui est accusée d’avoir fait exécuter, enlever ou emprisonner des centaines d’opposants politiques durant ses mandats.
Parmi la marée humaine, les slogans et les pancartes, Aminul Islam Amin, 50 ans, militant du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), ne cache pas sa joie. « Avant, on ne pouvait pas organiser une réunion sans que les policiers interfèrent. Ils sont venus m’arrêter chez moi et ont même interrogé mon père de 76 ans et mon fils de 9 ans », rappelle-t-il avec émotion. Une répression brutale qui semble désormais appartenir au passé.
Cette manifestation est l’expression spontanée d’une liberté qui nous avait été retirée sous l’ancien régime.
Zahir Uddin Swapan, dirigeant du BNP
Entre tolérance et appels à la retenue
Face à ce déferlement contestataire, les forces de l’ordre peinent à garder le contrôle malgré des renforts militaires. Officiellement, tout rassemblement est soumis à autorisation mais dans les faits, nombreux sont ceux qui s’affranchissent des règles. « Certains respectent les procédures, d’autres non. On encourage les gens à s’exprimer mais on aimerait aussi éviter les perturbations pour les habitants », confie un officier de police, fataliste.
Selon une source haut placée, les défilés importants, sources d’embouteillages monstres, se comptent désormais par deux ou trois chaque jour dans la ville. Une agitation qui fait le bonheur des commerçants. « D’habitude, on ne vend des drapeaux que pour la fête nationale. Là, la demande explose », se réjouit Arup Sarkar, vendeur de rue.
Mais cette libération de la parole comporte aussi des risques de dérapages. Les forces de l’ordre sont ainsi intervenues pour empêcher une foule d’envahir l’Académie des beaux-arts ou des islamistes de s’en prendre au siège de journaux. « Manifester est un droit fondamental mais pas s’il empiète sur les libertés des autres », rappelle Abu Ahmed Faizul Kabir, de l’ONG Ain O Salish Kendra.
L’ancien parti au pouvoir, seule exception à la règle
À ce jour, le gouvernement provisoire dirigé par Mohammed Yunus, prix Nobel de la paix, n’a fait qu’une exception à sa tolérance envers les manifestations : le parti de l’ex-Première ministre a été formellement interdit de tout rassemblement et des dizaines de ses partisans arrêtés. Un « parti fasciste » dirigé par une « meurtrière de masse et une dictatrice », a justifié un porte-parole de M. Yunus.
Mais pour certains, comme l’avocat Shishir Mohammad Munir, cette interdiction est problématique : « Nous avons des lois contre l’incitation à la haine. Les libertés d’expression et de réunion sont des droits fondamentaux à protéger à tout prix. » Un avertissement qui rappelle que le chemin vers la démocratie au Bangladesh est encore long et semé d’embûches. Les prochains mois seront décisifs pour savoir jusqu’où ira cette révolution.