Imaginez une rue animée de Munich en plein hiver, où soudain une musique ancienne retentit. Des hommes vêtus de costumes colorés apparaissent, tenant des arcs élégamment courbés en bois de buis. Leurs mouvements précis, presque hypnotiques, mêlent force et grâce. C’est le spectacle rare et précieux de la Schäfflertanz, cette danse des tonneliers qui ne s’offre au public que tous les sept ans.
Depuis le début du mois de janvier, une cinquantaine de troupes à travers toute la Bavière redonnent vie à cette tradition plusieurs fois centenaire. À Munich, berceau historique de la pratique, les représentations attirent chaque fois les regards émerveillés des habitants et des visiteurs venus spécialement pour l’occasion.
Une tradition qui défie le temps tous les sept ans
La Schäfflertanz n’est pas une danse folklorique ordinaire. Sa particularité la plus frappante réside dans sa périodicité : elle n’est exécutée publiquement que tous les sept ans. Ce rythme septennal confère à chaque apparition une dimension presque sacrée, comme si la tradition se rechargeait pendant six longues années avant de resurgir avec une intensité renouvelée.
Cette année encore, dès l’Épiphanie, les tonneliers et leurs successeurs ont repris leurs arcs et leurs marteaux. Jusqu’à Mardi gras, ce sont environ 450 représentations qui sont programmées dans différentes villes et villages de Bavière. Un calendrier dense qui témoigne de la vitalité persistante de cette coutume.
Les origines légendaires de la danse
Selon la tradition orale, la Schäfflertanz aurait vu le jour au XVIe siècle, durant une terrible épidémie de peste qui frappa Munich. Pour redonner espoir et courage aux habitants confinés et terrifiés, les tonneliers de la ville auraient décidé d’organiser des danses dans les rues. Leur chorégraphie joyeuse et énergique visait à chasser la peur et à rappeler que la vie continuait malgré l’adversité.
Cette anecdote fondatrice, transmise de génération en génération, explique pourquoi la danse est associée à des notions de résilience et d’optimisme. Même si les historiens débattent parfois de l’exactitude historique de cette légende, elle reste profondément ancrée dans l’imaginaire collectif bavarois.
Ce qui est certain, c’est que depuis plusieurs siècles, la tradition s’est maintenue presque sans interruption, avec seulement de rares exceptions. Elle symbolise aujourd’hui encore la capacité d’une communauté à surmonter les épreuves par la culture et la joie partagée.
Les costumes : un véritable langage visuel
Impossible d’évoquer la Schäfflertanz sans parler des tenues traditionnelles qui caractérisent les danseurs. Chaque élément du costume porte une signification et contribue à l’esthétique globale du spectacle.
La veste rouge, bordée de blanc, constitue la pièce maîtresse. Portée sur un tablier de cuir robuste, elle évoque le métier manuel et l’artisanat. Les chaussettes en laine montent jusqu’aux genoux, protégeant les jambes durant les mouvements amples. Des gants blancs complètent la tenue, apportant une touche d’élégance inattendue.
Mais c’est surtout le chapeau qui attire le regard : en feutre vert, il est orné d’une plume aux couleurs bavaroises, blanc et bleu. Ces deux teintes, omniprésentes dans la région, rappellent les lacs et le ciel alpin, symboles identitaires forts.
Les accessoires qui font la danse
Les danseurs ne se contentent pas de porter des costumes soignés ; ils manipulent aussi des objets spécifiques qui rythment et structurent la chorégraphie. L’élément le plus emblématique reste l’arc en buis, ce bois dense et flexible qui permet de dessiner dans l’espace des courbes gracieuses.
Ces arcs, manipulés avec précision, créent un véritable ballet aérien. Les mouvements amples des bras contrastent avec la cadence rapide des pieds, produisant un effet visuel saisissant. Pendant ce temps, d’autres participants frappent régulièrement sur des tonneaux avec des marteaux, créant ainsi la bande-son caractéristique de la danse.
Ce dialogue entre les arcs qui dansent et les marteaux qui frappent constitue l’essence même de la Schäfflertanz : une harmonie entre grâce et force, entre légèreté et puissance.
Une tradition autrefois réservée, aujourd’hui ouverte
À l’origine, seuls les tonneliers de métier pouvaient participer à la danse. Le compagnonnage et la maîtrise du métier constituaient les conditions sine qua non pour rejoindre les rangs des danseurs. Cette exclusivité renforçait le caractère initiatique de la pratique.
Aujourd’hui, si la tradition reste exclusivement masculine, elle s’est ouverte à d’autres participants. De nombreux hommes qui n’exercent pas le métier de tonnelier répètent pourtant pendant des mois pour maîtriser parfaitement les chorégraphies complexes.
Cette évolution témoigne d’une volonté de transmission et de pérennisation. Les groupes intègrent également des comédiens, des clowns et des jongleurs qui font tournoyer des cerceaux en bois, ajoutant ainsi une dimension théâtrale et festive supplémentaire au spectacle.
Les exceptions qui confirment la règle
Le rythme septennal a connu quelques entorses notables au cours de l’histoire récente. En 2017, les tonneliers bavarois ont célébré le 500e anniversaire supposé de leur danse par des représentations exceptionnelles. Cet événement anniversaire a permis de mettre particulièrement en lumière l’ancienneté et la richesse de la tradition.
Plus récemment, en 2022, une nouvelle exception a été faite à Munich. Dans le contexte particulier de la pandémie, la ville a autorisé des représentations spéciales « pour transmettre un message d’espoir quant à la vie qui reprenait prudemment son cours ». Ces danses hors cycle ont alors pris une résonance symbolique particulière.
La danse est revenue à un moment où nous avions tous besoin de signes que la vie pouvait reprendre.
Cette citation anonyme recueillie auprès d’un participant illustre parfaitement l’impact émotionnel que peut avoir la Schäfflertanz dans des périodes difficiles.
La Bavière et son attachement aux traditions
La région alpine de Bavière est réputée dans le monde entier pour sa fidélité à ses coutumes ancestrales. Parmi elles, l’Oktoberfest reste la plus célèbre et la plus exportée. Chaque année, des millions de personnes découvrent ou redécouvrent cette fête de la bière qui incarne l’art de vivre bavarois.
Mais derrière cette vitrine internationale se cachent de nombreuses autres traditions moins médiatisées mais tout aussi vivantes. La Schäfflertanz en fait partie. Moins touristique que l’Oktoberfest, elle reste cependant profondément ancrée dans l’identité régionale.
Cet attachement aux racines se manifeste aussi dans le maintien de dialectes, de costumes, de musiques et de fêtes calendaires spécifiques. La Bavière cultive avec soin ce patrimoine immatériel qui fait sa singularité au sein de l’Allemagne et de l’Europe.
Une danse qui raconte une histoire
Chaque geste de la Schäfflertanz porte en lui des siècles d’histoire. Les levers de jambe cadencés évoquent peut-être les mouvements nécessaires pour manier les outils du tonnelier. Les arcs de buis dessinent dans l’air les cercles parfaits que les artisans traçaient pour façonner les douelles des tonneaux.
Le frappement rythmique sur les barriques rappelle le travail quotidien dans les ateliers : assembler, cercler, tester l’étanchéité. Toute la chorégraphie peut être lue comme une célébration métaphorique du métier de tonnelier et de son importance dans la société d’autrefois.
À une époque où la bière constituait souvent la boisson la plus sûre, les tonneliers occupaient une place centrale dans l’économie et la vie sociale. Leur danse perpétue donc aussi la mémoire de cette corporation autrefois essentielle.
La transmission : un enjeu majeur
Maintenir vivante une tradition aussi exigeante physiquement et techniquement nécessite un travail de transmission constant. Les jeunes générations doivent apprendre les pas précis, la manipulation des arcs, le rythme exact des frappements.
Des mois de répétitions sont nécessaires pour atteindre la fluidité et la synchronisation parfaites qui caractérisent les meilleures troupes. Cette discipline rigoureuse contraste avec l’aspect joyeux et festif du spectacle final.
Les groupes fonctionnent souvent sur le mode associatif, avec des anciens qui transmettent leur savoir aux plus jeunes. Cette chaîne de transmission constitue l’un des aspects les plus précieux de la tradition.
Un spectacle total mêlant danse, musique et théâtre
La Schäfflertanz ne se limite pas à une simple chorégraphie. Elle intègre différents arts : la danse bien sûr, mais aussi la musique jouée en direct, le théâtre à travers les interventions des comédiens et clowns, et même l’acrobatie avec les jongleurs de cerceaux.
Cet aspect multidisciplinaire enrichit considérablement le spectacle et le rend accessible à différents publics. Les enfants sont captivés par les pitreries des clowns, les adultes admirent la maîtrise technique des danseurs, et tous vibrent au son des marteaux sur les tonneaux.
- Danse principale avec arcs de buis
- Frappements rythmiques sur tonneaux
- Interventions comiques et clownesques
- Jonglage avec cerceaux en bois
- Musique traditionnelle bavaroise en direct
Cette diversité contribue à faire de chaque représentation un véritable événement festif et familial.
La place des femmes dans la tradition
Si la danse elle-même reste exclusivement masculine, les femmes jouent néanmoins un rôle important dans la préservation de la tradition. Beaucoup participent activement à la confection et à l’entretien des costumes, à l’organisation des événements, et surtout à la transmission culturelle auprès des enfants.
Elles assurent souvent la continuité familiale et associative lorsque les hommes sont en représentation. Leur contribution, bien que moins visible sur la place publique, reste essentielle au maintien de la tradition sur le long terme.
Un tourisme culturel authentique
Pour les visiteurs étrangers, assister à une Schäfflertanz offre une immersion dans la culture bavaroise bien plus authentique que les nombreuses versions touristiques de l’Oktoberfest. Ici, pas de mise en scène pour les caméras : la danse est exécutée pour elle-même et pour la communauté locale.
Les représentations ont souvent lieu dans des lieux symboliques : devant les mairies, sur les places principales, parfois même dans des cours intérieures historiques. Cette proximité avec le tissu urbain renforce le sentiment d’authenticité.
De plus en plus de guides touristiques intègrent désormais la Schäfflertanz dans leurs circuits culturels, permettant aux voyageurs de découvrir une facette moins connue mais tout aussi riche de la Bavière.
Perspectives d’avenir pour une tradition vivante
Face à la mondialisation et à l’uniformisation culturelle, des traditions comme la Schäfflertanz représentent des îlots de résistance et d’identité. Leur capacité à se renouveler tout en restant fidèles à leurs origines constitue leur meilleure garantie de survie.
L’ouverture progressive à de nouveaux participants, l’intégration d’éléments théâtraux modernes, et surtout la passion intacte des pratiquants laissent présager que la danse continuera à illuminer les hivers bavarois pour encore de nombreuses générations.
Dans sept ans, lorsque les arcs de buis ressortiront à nouveau des greniers, une nouvelle génération de danseurs sera prête à prendre le relais. La chaîne ne s’est pas rompue depuis des siècles, et rien ne semble pouvoir l’interrompre.
La Schäfflertanz n’est pas seulement une danse : c’est un acte de mémoire, un message d’espoir, une célébration de la vie communautaire. À chaque septième année, elle rappelle aux Bavarois, et à tous ceux qui ont la chance d’y assister, que certaines traditions savent défier le temps avec élégance et détermination.
Alors que les derniers sons de marteaux s’éteignent sur les tonneaux, que les arcs retrouvent leur place, reste cette certitude joyeuse : dans sept ans, tout recommencera. Et ce sera encore plus beau.
Et cette perspective suffit à rendre l’attente presque douce.









