Dans les rues animées d’Abidjan, un panneau imposant à l’entrée de l’hôpital universitaire de Cocody annonce fièrement que la Couverture Maladie Universelle (CMU) est acceptée. Pourtant, derrière cette promesse d’accès universel aux soins, la réalité est bien plus complexe. Malgré des efforts gouvernementaux pour enrôler des millions d’Ivoiriens, seuls une poignée d’assurés brandissent leur carte à l’hôpital. Pourquoi cette initiative, lancée il y a une décennie, peine-t-elle à transformer le paysage de la santé en Côte d’Ivoire ?
Un Projet Ambitieux aux Résultats Mitigés
La CMU, introduite il y a dix ans, avait pour ambition de révolutionner l’accès aux soins en Côte d’Ivoire. Avec une cotisation modeste de 1 000 francs CFA par mois (environ 1,50 euro), les assurés devraient, en théorie, ne payer que 30 % des frais de consultations et de certains médicaments. Les plus démunis, quant à eux, bénéficient d’une prise en charge totale. En juillet dernier, le gouvernement a célébré un jalon : plus de 20 millions de personnes, soit les deux tiers de la population, sont désormais inscrites. Mais ce chiffre impressionnant cache une réalité moins reluisante.
Moins de 4 % des enrôlés ont utilisé leur carte en 2025, selon les données officielles. Ce faible taux d’utilisation soulève des questions sur l’efficacité du système et sur les obstacles qui freinent son adoption. Entre manque d’information, méfiance et inadéquation des services proposés, la CMU semble encore loin de remplir ses promesses.
Les Obstacles Majeurs à l’Adoption de la CMU
Pour comprendre pourquoi la CMU ne s’impose pas comme prévu, il faut examiner les défis auxquels elle fait face. Le premier obstacle est le manque d’information. De nombreux Ivoiriens, comme Félix, un fonctionnaire interrogé, estiment que la CMU « ne sert à rien ». Il raconte avoir tenté d’utiliser sa carte, sans succès, car les médicaments prescrits n’étaient pas pris en charge. Cette expérience est loin d’être isolée.
« À chaque fois que j’ai testé, elle ne prenait pas en charge mes médicaments », déplore Félix, qui a opté pour une assurance privée plus coûteuse.
Un autre frein est la méfiance envers le système. Pour beaucoup, la CMU est perçue comme une initiative politique, imposée sans réelle consultation des besoins de la population. Un chercheur en socio-anthropologie, Firmin Kra, explique que la CMU « n’a pas été demandée par les citoyens ». Cette perception alimente l’idée que le système sert davantage les intérêts du gouvernement que ceux des usagers.
Enfin, l’inadéquation des services limite l’attractivité de la CMU. Les médicaments et soins couverts ne répondent pas toujours aux besoins réels des patients. Par exemple, les traitements pour des maladies graves comme le cancer ne sont pas encore inclus dans le panier de soins, bien que des études soient en cours pour élargir la couverture.
Les trois principaux obstacles à la CMU :
- Manque d’information sur le fonctionnement du système.
- Méfiance envers une initiative perçue comme politique.
- Inadéquation entre les besoins de santé et les services couverts.
Des Efforts pour Sensibiliser et Convaincre
Face à ces défis, le gouvernement ivoirien a intensifié ses efforts pour promouvoir la CMU. Une campagne massive de sensibilisation a été lancée, mobilisant 4 000 agents, des médias, des élus locaux et même des chefs traditionnels. Des « villages CMU » et des unités mobiles sillonnent le pays pour informer les populations, notamment dans les zones rurales. Ces initiatives ont porté leurs fruits : le nombre d’inscrits a bondi, passant de moins de 4 millions en 2022 à 20 millions aujourd’hui.
Cette hausse spectaculaire s’explique aussi par une mesure incitative : depuis 2023, l’inscription à la CMU est obligatoire pour accéder à certains services administratifs. Cependant, l’enrôlement ne garantit pas l’utilisation. Comme le souligne Wilfried Abo, médecin à l’hôpital de Cocody, « beaucoup s’enrôlent mais n’utilisent pas leur carte ».
« La plupart des malades se plaignent que beaucoup de soins et médicaments ne sont pas couverts », explique le Dr Abo.
Pour répondre à ces critiques, la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) travaille à élargir le panier de soins. Ahmed Diomandé, directeur général adjoint de la CNAM, affirme que des études sont en cours pour inclure des pathologies complexes, comme les cancers. Mais pour l’instant, les progrès restent lents, et les patients continuent de faire face à des obstacles pratiques.
Les Réalités du Terrain : Témoignages de Patients
Les expériences des patients illustrent les limites actuelles de la CMU. Curtis Djibran, un quadragénaire opéré du pied après un accident, raconte avoir dû puiser dans ses économies pour payer ses soins, faute d’avoir réglé sa cotisation. De son côté, Marie Djèdje a abandonné la CMU après une tentative infructueuse. « Une carte qui ne marche pas, c’est du gâchis », confie-t-elle, amère.
Ces témoignages reflètent une réalité partagée par de nombreux Ivoiriens : la CMU, bien que séduisante sur le papier, ne répond pas encore aux attentes. Le coût de la cotisation, bien que modeste, peut aussi peser lourd pour les familles nombreuses ou les travailleurs du secteur informel, qui représentent 88,4 % des emplois dans le pays, selon la Banque africaine de développement.
Défi | Impact |
---|---|
Manque d’information | Les patients ignorent comment utiliser la CMU. |
Méfiance | Perception d’un système inefficace ou politisé. |
Inadéquation des services | Médicaments et soins essentiels non couverts. |
Un Défi Particulier : Le Secteur Informel
Le secteur informel, qui emploie près de 9 Ivoiriens sur 10, représente un défi majeur pour la CMU. Moins de 10 % des travailleurs informels ont payé au moins une fois leur cotisation, selon la CNAM. Ces travailleurs, souvent agriculteurs ou petits commerçants, ont des revenus irréguliers, rendant difficile le paiement régulier des 1 000 francs CFA. Pourtant, ce sont eux qui ont le plus besoin d’une couverture santé abordable.
Pour répondre à ce problème, le gouvernement a pris des mesures spécifiques. Par exemple, une convention avec le Conseil du café-cacao permet de prendre en charge les cotisations de 700 000 producteurs. De plus, la CMU a été rendue gratuite pendant quatre mois en 2025, une initiative visant à encourager l’adhésion. Mais ces efforts ne suffisent pas encore à faire de l’accès universel aux soins une réalité tangible.
Vers une CMU Plus Inclusive ?
Pour que la CMU atteigne ses objectifs, des ajustements sont nécessaires. Firmin Kra, le socio-anthropologue, insiste sur l’importance de mieux comprendre les besoins réels des populations. « Il faut cartographier les besoins sanitaires et travailler avec les acteurs locaux », explique-t-il. Une approche plus participative pourrait renforcer la confiance et l’adhésion.
« L’offre n’est pas adaptée aux besoins », souligne Firmin Kra, plaidant pour une refonte du système.
En parallèle, élargir le panier de soins reste une priorité. Inclure des traitements pour des maladies graves, comme les cancers, pourrait changer la perception de la CMU et encourager son utilisation. Mais cela nécessite des investissements importants et une coordination accrue entre les acteurs de la santé.
Un Enjeu de Santé Publique Crucial
En Côte d’Ivoire, où l’espérance de vie reste inférieure à celle de pays voisins comme le Sénégal ou le Cameroun (60 ans pour les hommes, 64 pour les femmes), l’accès aux soins est un enjeu majeur. La CMU, malgré ses imperfections, représente une opportunité unique de réduire les inégalités en matière de santé. Mais pour qu’elle devienne un véritable pilier de la protection sociale, il faudra surmonter les obstacles actuels.
Le chemin est encore long, mais les initiatives en cours montrent une volonté de progresser. Entre campagnes de sensibilisation, élargissement des services et inclusion du secteur informel, la Côte d’Ivoire s’efforce de faire de la santé pour tous une réalité. Reste à savoir si ces efforts suffiront à convaincre une population encore sceptique.
Les clés pour une CMU réussie :
- Améliorer l’information et la communication.
- Adapter les services aux besoins réels.
- Renforcer la confiance par des résultats concrets.
- Inclure les travailleurs du secteur informel.
La CMU peut-elle devenir le socle d’un système de santé équitable en Côte d’Ivoire ? Les prochaines années seront déterminantes pour répondre à cette question. En attendant, les Ivoiriens continuent d’espérer un accès aux soins qui soit à la hauteur des promesses affichées à l’entrée des hôpitaux.