Imaginez un instant : vous montez sur le toit de votre maison, vous installez des panneaux solaires flambant neufs, persuadé de participer à la grande transition énergétique et de gagner en indépendance vis-à-vis des importations fossiles. Et si, en réalité, ce geste « vert » vous rendait encore plus dépendant… mais d’un seul pays ?
Cette réalité est déjà là. Aujourd’hui, lorsque l’on parle d’énergie solaire photovoltaïque en Europe, on parle presque exclusivement de fabrication chinoise. Une domination écrasante qui soulève des questions cruciales sur notre autonomie stratégique dans un secteur présenté comme l’avenir de notre mix énergétique.
Quand le soleil brille… mais sous pavillon chinois
Le photovoltaïque connaît un essor spectaculaire sur le continent européen. Les toitures, les champs, les parkings se couvrent de plus en plus de ces fameuses plaques bleutées. Pourtant, derrière cette croissance visible, se cache une fragilité invisible mais bien réelle : la quasi-totalité des équipements provient d’un unique acteur géopolitique.
En 2025, la France a franchi la barre symbolique des 30 gigawatts de puissance photovoltaïque installée. Un chiffre impressionnant quand on sait qu’il était proche de zéro il y a seulement quinze ans. Mais cette progression rapide s’accompagne d’une dépendance tout aussi rapide et préoccupante.
Une part encore modeste dans le mix énergétique
Malgré ces 30 GW installés, la contribution réelle du photovoltaïque à la production électrique française reste limitée. On tourne autour de 5 % de l’électricité produite annuellement. Si l’on considère l’énergie finale totale (électricité + chaleur + carburants), cette part tombe même à environ 1 %. Loin, très loin de ce que beaucoup imaginent quand ils entendent parler d’« indépendance énergétique grâce au solaire ».
Le solaire photovoltaïque est intermittent par nature. Il produit surtout en journée et surtout l’été. Il ne remplace pas les sources pilotables. Il les complète. Et pour le moment, il reste un appoint, pas une colonne vertébrale.
Comment un pays a conquis 98 % du marché mondial
La montée en puissance chinoise dans le photovoltaïque est l’une des histoires industrielles les plus fulgurantes du XXIe siècle. En moins de deux décennies, ce pays est passé d’acteur marginal à leader incontesté, écrasant au passage les industries américaine et européenne.
« La progression chinoise dans le photovoltaïque est l’une des plus rapides jamais observées dans l’histoire industrielle. »
Autrefois, les États-Unis dominaient la production de polysilicium, la matière première clé. Ils en contrôlaient 55 % du marché mondial. Aujourd’hui ? À peine 4 %. L’Europe, qui pesait environ 20 % à une époque, a purement et simplement disparu de la carte des producteurs significatifs.
Le résultat est sans appel : environ 98 % des panneaux photovoltaïques importés sur le sol européen portent aujourd’hui une étiquette « Made in China ».
De 5 à 20 milliards d’euros en six ans
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2018, les importations européennes de panneaux photovoltaïques en provenance de Chine s’élevaient à environ 5,5 milliards d’euros. En 2024, ce montant a bondi à plus de 20 milliards d’euros. Une multiplication par quatre en à peine six ans.
Cette explosion coïncide avec un événement clé : la fin, en septembre 2018, des mesures antidumping mises en place par l’Union européenne entre 2013 et 2018. Ces mesures, destinées à protéger l’industrie naissante européenne contre des prix jugés artificiellement bas, ont été abandonnées. Conséquence directe : l’effondrement des capacités de production locales.
Les ingrédients d’une hégémonie industrielle
Comment expliquer une telle domination ? Elle ne repose pas uniquement sur une avance technologique ou une main-d’œuvre moins chère. Elle résulte d’une stratégie industrielle extrêmement cohérente et agressive sur le long terme.
- Subventions massives de l’État central et des provinces
- Accès privilégié et parfois verrouillé aux matières premières stratégiques
- Barrières douanières élevées sur le marché intérieur chinois
- Pratique récurrente du dumping à l’exportation
- Contrôle quasi-total de la chaîne d’approvisionnement mondiale
Ces leviers combinés ont permis de produire à des coûts défiant toute concurrence… jusqu’à rendre non rentables les usines occidentales, même très modernes.
Les risques pour la souveraineté énergétique européenne
Quand 98 % des équipements d’une filière stratégique viennent d’un seul pays, les risques sont multiples :
- Risque d’approvisionnement : en cas de tensions géopolitiques, embargo ou restrictions d’exportation, l’Europe pourrait se retrouver incapable d’équiper de nouveaux projets ou de remplacer les panneaux défectueux.
- Risque sur les prix : la Chine peut décider, du jour au lendemain, de restreindre les volumes ou d’augmenter fortement ses tarifs d’exportation.
- Risque technologique : dépendance aux innovations qui se font majoritairement là-bas.
- Risque géopolitique : utilisation possible de cette domination comme levier diplomatique.
Dans un contexte où l’on parle de plus en plus de « dé-risking » vis-à-vis de Pékin, le photovoltaïque apparaît comme l’un des secteurs les plus exposés.
Et maintenant ? Vers une réindustrialisation ou vers plus de dépendance ?
Face à cette situation, plusieurs pistes sont évoquées :
- Remise en place de mesures de sauvegarde commerciales (tarifs, quotas)
- Soutien massif à la réindustrialisation européenne (subventions, commandes publiques ciblées)
- Développement de filières de recyclage et de réutilisation pour réduire la dépendance aux importations neuves
- Investissement dans les prochaines générations de technologies solaires (tandem pérovskite, hétérojonction, etc.) pour reprendre l’initiative technologique
Mais le chemin est long. Reconstruire une filière industrielle complète prend des années, voire des décennies. Pendant ce temps, les projets continuent de sortir de terre… avec des panneaux majoritairement chinois.
Le paradoxe vert
Nous voulons décarboner, produire localement, créer des emplois non délocalisables. Et pourtant, dans le secteur le plus emblématique de la transition énergétique, nous avons laissé filer la maîtrise industrielle au profit d’un seul acteur mondial.
Ce paradoxe n’est pas anodin. Il interroge notre capacité collective à allier urgence climatique et souveraineté stratégique. Peut-on vraiment parler d’indépendance énergétique quand la clé de voûte de notre production renouvelable repose sur des usines situées à 8 000 km ?
Le photovoltaïque n’est pas le problème. Il est même une solution précieuse. Mais la façon dont nous l’avons déployé, sans préserver ni reconstruire de capacités industrielles locales, transforme un atout en vulnérabilité majeure.
Conclusion : le soleil n’a pas de frontières, mais les usines si
Le soleil brille pour tout le monde. Les panneaux, eux, sont fabriqués presque exclusivement dans un seul pays. Cette réalité impose de repenser sérieusement notre stratégie industrielle dans les renouvelables.
Car derrière chaque kilowattheure « vert » produit en Europe se cache aujourd’hui une dépendance industrielle massive. Et cette dépendance n’est pas neutre : elle a un coût économique, un coût stratégique, et potentiellement un coût géopolitique.
La question n’est donc plus de savoir si le photovoltaïque a un avenir en Europe. Il en a un, et il est immense. La vraie question est : à qui appartiendra cet avenir ?
Et pour l’instant, la réponse est écrite en caractères chinois sur la très grande majorité des toits européens.
À retenir : 98 % des panneaux, 20 milliards d’importations en 2024, une industrie européenne disparue en quelques années. Le solaire est indispensable… mais sa maîtrise ne l’est pas moins.
La transition énergétique ne se résume pas à poser des panneaux. Elle se joue aussi – et surtout – dans les usines qui les fabriquent.









