Kornél Mundruczó : un cinéaste hongrois exilé par manque de financements
Imaginez un artiste reconnu internationalement, habitué aux festivals prestigieux, qui se retrouve soudain incapable de financer ses films dans son propre pays. C’est la réalité que vit Kornél Mundruczó, 50 ans, depuis plusieurs années. Lors de la présentation en avant-première de son nouveau long-métrage à la Berlinale, il a confié sans détour cette situation paradoxale qui le pousse vers Hollywood malgré lui.
Le cinéaste, qui a bâti sa réputation avec des œuvres audacieuses et personnelles, ne cache pas sa surprise face à cette évolution. Il n’avait jamais envisagé de tourner en anglais ou de s’installer durablement aux États-Unis. Pourtant, les refus répétés de financements en Hongrie l’ont conduit à cette voie inattendue.
Le refus de soutien pour « Pieces of a Woman »
Tout a basculé avec un projet précédent. Pour son film sorti en 2020, l’équipe avait sollicité des aides en tant que production hongroise. La demande a été rejetée, forçant un virage majeur. Un producteur américain a alors proposé une adaptation en langue anglaise pour une plateforme de streaming. Ce changement a permis au film de voir le jour, mais il a aussi marqué un point de non-retour pour le réalisateur.
Mundruczó exprime sa gratitude pour cette opportunité. Il se dit convaincu de pouvoir travailler efficacement en anglais et apprécie les possibilités offertes outre-Atlantique. Cependant, il souligne l’absurdité de la situation : continuer à faire des films américains parce que les hongrois deviennent impossibles à financer.
Je continue de faire des films américains parce que je ne peux pas faire de films hongrois, ce qui est un peu fou.
Cette phrase résume parfaitement le désarroi d’un artiste attaché à ses racines culturelles, mais bloqué par des contraintes locales. Le contexte politique hongrois, sous la direction du Premier ministre Viktor Orbán, est souvent évoqué comme un facteur aggravant pour les créateurs indépendants.
Le nouveau film présenté à la Berlinale : « At the Sea »
Le long-métrage en compétition cette année met en scène une femme nommée Laura, interprétée par Amy Adams. Fraîchement sortie d’une cure de désintoxication pour alcoolisme, elle passe un été au bord de la mer pour tenter de reconstruire les liens avec sa famille et redonner un sens à son existence. Le récit explore les thèmes de la dépendance, de la rédemption et des relations familiales complexes.
Ce projet, réalisé en anglais, illustre parfaitement le virage pris par Mundruczó. Il s’inscrit dans une veine dramatique intime, loin des productions grand public, mais confronté aux réalités du marché américain où les films indépendants peinent à trouver leur place.
Les défis du cinéma indépendant aux États-Unis
Le producteur du film, Alexander Rodnyansky, d’origine ukrainienne, a partagé son expérience sur les difficultés actuelles. Les investisseurs scrutent chaque détail du projet, exigeant des garanties de rentabilité au box-office. Même avec un casting prestigieux, lever des fonds reste un parcours semé d’embûches.
Rodnyansky connaît bien ces contraintes. Ayant fait une grande partie de sa carrière en Russie, il a été condamné en 2024 à huit ans et demi de prison pour diffusion d’informations considérées comme fausses sur l’armée russe. Cette situation personnelle ajoute une couche de complexité à son témoignage sur les libertés créatives dans différents contextes géopolitiques.
Dans ce paysage, les réalisateurs d’auteur comme Mundruczó deviennent de petits rouages dans un système dominé par les attentes commerciales. Il oppose cette rigidité à l’Europe, où une certaine légèreté et liberté restent possibles pour les projets plus personnels.
C’est vraiment extrêmement difficile de faire un film dramatique indépendant aux Etats-Unis aujourd’hui.
Un parcours marqué par l’engagement et la reconnaissance internationale
Kornél Mundruczó n’est pas un novice. Ses films précédents ont souvent été salués pour leur audace formelle et thématique. Il a exploré des sujets sociaux, familiaux et politiques avec une mise en scène puissante. Son attachement au cinéma d’auteur européen était clair : succès critiques, sélections en festivals majeurs, reconnaissance du public cinéphile.
Aujourd’hui, ce virage forcé vers les États-Unis pose des questions plus larges sur la liberté artistique. Quand un pays ne soutient plus ses créateurs, où vont-ils ? Et que perd la culture nationale quand ses talents s’exilent ? Mundruczó incarne ce dilemme : privilégié d’avoir accès à d’autres ressources, mais frustré de ne pouvoir créer chez lui.
La situation hongroise sous l’actuel gouvernement est souvent critiquée pour son impact sur la presse, la culture et les arts indépendants. Les financements publics semblent privilégier certains projets alignés, laissant les voix dissonantes sur le carreau. Mundruczó n’accuse pas directement, mais son expérience personnelle parle d’elle-même.
Les implications pour le cinéma d’auteur européen
Ce cas n’est pas isolé. De nombreux cinéastes européens font face à des restrictions budgétaires croissantes. Les fonds nationaux diminuent, les coproductions deviennent essentielles, et les plateformes de streaming changent la donne. Mundruczó bénéficie d’une visibilité internationale, mais pour d’autres, moins chanceux, la situation peut être dramatique.
En Europe, les systèmes d’aides (comme ceux du CNC en France ou du CNC hongrois) ont permis l’émergence d’un cinéma diversifié. Quand ces soutiens faiblissent ou deviennent sélectifs, le risque est de voir disparaître une partie de la création originale. Les festivals comme la Berlinale restent des refuges, où ces œuvres trouvent un écho.
- Refus de financements locaux pour des projets considérés comme non alignés
- Virage forcé vers des productions internationales ou américaines
- Perte de liberté créative dans les pays d’origine
- Difficultés accrues pour le cinéma indépendant partout
- Importance des festivals pour maintenir la visibilité
Ces points illustrent les défis actuels. Mundruczó, avec son parcours, met en lumière ces tensions.
Amy Adams au cœur d’un drame intime
Dans « At the Sea », l’actrice américaine livre une performance centrée sur la vulnérabilité. Son personnage lutte contre l’alcoolisme, les regrets familiaux et la quête de reconstruction. Le cadre estival au bord de la mer contraste avec les tourments intérieurs, créant une atmosphère mélancolique.
Ce choix de casting renforce l’attrait du film pour un public international. Amy Adams apporte une intensité émotionnelle qui porte le récit, même dans un contexte de production américain plus contraignant.
Le film s’inscrit dans une trilogie informelle autour des crises personnelles féminines à différents âges. Il explore la résilience, mais aussi les limites de la guérison rapide.
Vers un avenir incertain pour les cinéastes comme Mundruczó
Que réserve l’avenir ? Mundruczó continue de créer, mais à quel prix pour son identité artistique ? La Hongrie perd un talent majeur, tandis que les États-Unis gagnent un réalisateur expérimenté. Ce transfert forcé questionne l’équilibre culturel mondial.
Les créateurs ont besoin de liberté et de soutien. Sans cela, les voix uniques s’étiolent ou s’exilent. L’histoire de Mundruczó rappelle que le cinéma n’est pas seulement un art, mais aussi un reflet des dynamiques politiques et économiques.
En attendant, la Berlinale offre une tribune idéale pour entendre ces témoignages. Elle permet de mesurer les évolutions du paysage cinématographique et d’apprécier des œuvres qui, malgré les obstacles, continuent d’exister.
Ce parcours illustre les défis persistants pour les artistes indépendants. Il invite à réfléchir sur la place de la culture dans nos sociétés et sur la nécessité de préserver des espaces de création libres.









