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Kidnappings au Nigeria : La Peur qui Paralysée les Routes

À la gare d’Iddo à Lagos, Rasheedat serre son sac et hésite une dernière fois avant de monter dans le bus pour Kano. 24 heures de route, des centaines de kidnappés ces derniers jours… Va-t-elle arriver à destination ou rejoindre la longue liste des disparus ?

Il est six heures du matin à la gare routière d’Iddo, au cœur de Lagos. L’air est déjà lourd, chargé d’odeurs de gasoil et de friture. Des centaines de voyageurs se pressent autour des bus bringuebalants. Pourtant, une tension inhabituelle flotte au-dessus des cris des rabatteurs et des klaxons. Personne ne rit vraiment. On regarde à droite, à gauche, on serre son téléphone comme un talisman. Partir, aujourd’hui, c’est jouer à la loterie.

La peur est devenue une compagne de voyage

Rasheedat Eniola, 29 ans, aide-soignante, doit rejoindre Kano pour la remise de diplôme de sa petite sœur. Un événement joyeux en temps normal. Mais plus l’heure du départ approche, plus son estomac se noue.

« Je me demande si je fais le bon choix, confie-t-elle, la voix tremblante. Tous ceux à qui j’en parle me disent la même chose : “Si on nous enlève, on n’aura jamais l’argent pour la rançon.” »

« Plus l’heure du départ approche, plus mon cœur bat fort. Je regarde chaque passager, chaque sac, chaque ombre. »

Rasheedat Eniola, voyageuse

Le trajet dure plus de vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures à traverser des États où, ces dix derniers jours, des centaines de personnes ont purement et simplement disparu.

Une vague d’enlèvements sans précédent

Les chiffres donnent le vertige. Plus de 300 élèves et enseignants enlevés dans une école catholique à Papiri, dans l’État de Niger. Vingt-cinq lycéennes musulmanes arrachées de leur internat à Maga, dans l’État de Kebbi. Trente-huit fidèles kidnappés à la sortie d’une église à Eruku, État de Kwara. Dix habitants d’Ispa, treize jeunes filles dans l’État de Borno… La liste semble interminable.

Certains ont été libérés – cinquante élèves de Papiri, les vingt-cinq lycéennes de Maga –, mais des dizaines manquent toujours à l’appel. Et personne ne sait vraiment qui est derrière chaque opération.

Les zones les plus touchées ces dernières semaines :

  • État de Niger : plus de 300 personnes
  • État de Kebbi : 25 lycéennes
  • État de Kwara : 48 personnes (église + village)
  • État de Borno : 13 jeunes filles

Bandits ou jihadistes : deux visages d’une même terreur

Dans le nord-ouest et le centre du pays, les auteurs sont généralement qualifiés de « bandits ». Des gangs criminels qui attaquent villages et routes, tuent, pillent et kidnappent pour remplir leurs caisses. L’argent, rien que l’argent.

Un rapport récent d’un cabinet d’analyse basé à Lagos le rappelle sans détour : la plupart de ces groupes « luttent pour leur survie financière » et n’ont aucune idéologie islamiste particulière. Le kidnapping est devenu un business comme un autre, terriblement rentable.

Plus à l’est, dans le nord-est, c’est une autre histoire. Là, les jihadistes, héritiers ou fractions de Boko Haram, continuent d’opérer. Leur but n’est pas seulement financier : terroriser, recruter, punir. Les deux phénomènes se nourrissent parfois, se croisent, compliquant encore l’analyse.

Dans le bus, l’angoisse à chaque kilomètre

Adamu Inusa, 61 ans, est chauffeur depuis trente ans. Il connaît chaque virage, chaque village entre Lagos et Kano. Pourtant, ces derniers temps, il conduit différemment.

« Dès que je freine un peu fort, tout le monde sursaute. Ils croient que c’est le début de l’attaque. On roule dans un silence de mort. »

Adamu Inusa, chauffeur de bus

Les passagers ne dorment presque plus. À chaque arrêt, on scrute les environs. Les toilettes dans les stations-service deviennent des moments de stress intense : et si le bus repartait sans nous ? Et si quelqu’un profitait de l’arrêt pour repérer les cibles ?

Adamu hausse les épaules quand on lui demande s’il a peur. « On s’habitue. On n’a pas le choix. Si on arrête de travailler, on ne mange plus. » Une résignation partagée par des milliers de chauffeurs à travers le pays.

Les transporteurs comptent les pertes

Salomon Zachariah dirige une compagnie de bus longue distance. Il voit les chiffres chuter dramatiquement.

« Avant, on remplissait trois à quatre bus par jour vers le nord. Aujourd’hui, on a de la chance si on en fait partir un seul. Les gens annulent, reportent, ou tout simplement renoncent à voyager. »

Certains, comme Waheed Shafe Omo Oba, conducteur de minibus à Lagos, ont pris une décision radicale : ne plus quitter la mégalopole.

« Je reste à Lagos. Ici au moins, on est nombreux, il y a la police, l’armée. Mais même nous, on a peur pour nos frères du nord. Ce sont des Nigérians, comme nous. »

Un sentiment de trahison

Pour beaucoup, cette insécurité grandissante est la preuve d’un abandon. Rasheedat Eniola ne mâche pas ses mots.

« Je me sens trahie. Le gouvernement nous laisse seuls face à ça. On paye des taxes, on vote, et en retour on a le droit de se faire enlever sur la route ? »

Le souvenir des lycéennes de Chibok plane toujours. En 2014, 276 adolescentes enlevées par Boko Haram. Près de 90 sont encore portées disparues onze ans plus tard. Voir l’histoire se répéter, école après école, village après village, est insupportable.

« C’est devenu un business, lâche Waheed. Tu enlèves dix personnes, tu demandes dix millions de nairas chacun, tu touches cent millions sans travailler. Qui peut rivaliser avec ça ? »

Et demain ?

Dans la gare d’Iddo, le bus de Rasheedat finit par démarrer. Les passagers se signent, récitent des prières à voix basse. Le chauffeur enclenche la première. Vingt-quatre heures plus tard, avec la grâce de Dieu, ils arriveront peut-être à destination.

Mais pour combien de temps encore les Nigérians accepteront-ils de vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête à chaque fois qu’ils doivent traverser leur propre pays ? La question reste entière. Et la route, elle, continue d’avaler ses victimes.

Le Nigeria en quelques chiffres de l’insécurité

  • Plus de 40 000 morts depuis le début de l’insurrection jihadiste (2009)
  • Plus de 2 millions de déplacés internes
  • Des milliers de kidnappings par an, majoritairement pour rançon
  • Près de 90 lycéennes de Chibok toujours disparues depuis 2014

Dans ce pays de plus de 220 millions d’habitants, la liberté de circuler, droit élémentaire, est devenue un luxe. Un luxe que beaucoup ne peuvent plus se permettre.

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