Imaginez une petite fille de six ans, passionnée de danse, qui entend quotidiennement des phrases qui la marquent à jamais. Des mots anodins pour certains, mais destructeurs pour une enfant en pleine construction de son identité. C’est exactement ce que Katrina Patchett, figure emblématique de la danse française, a vécu et qu’elle ose aujourd’hui raconter sans filtre dans son livre poignant paru ce mois-ci.
Un témoignage courageux sur les blessures invisibles
Devenue célèbre grâce à ses performances électrisantes dans l’émission de danse la plus suivie de France, Katrina Patchett a toujours affiché une assurance et une élégance impressionnantes sur le parquet. Pourtant, derrière ce sourire éclatant et ces chorégraphies maîtrisées se cache un parcours semé d’embûches, de doutes et surtout de souffrances liées à l’image de soi.
Aujourd’hui, elle choisit de briser le silence. Non pas pour se victimiser, mais pour aider celles et ceux qui traversent des tempêtes similaires. Son livre retrace avec une honnêteté rare les racines profondes de ses troubles alimentaires et la manière dont ils ont façonné une partie de sa vie.
Les premières remarques qui laissent des traces
Dès son plus jeune âge, l’environnement familial a posé les bases d’une relation compliquée avec son corps. Son père, sans malice apparente selon ses propres mots, la surnommait affectueusement « Porky », en pinçant la peau de son ventre. Un petit geste qui, répété, s’inscrit durablement dans la mémoire d’une enfant.
Mais c’est surtout du côté maternel que les phrases les plus marquantes ont été prononcées. Une mère souvent au régime, obsédée par la ligne, répétait régulièrement une formule qui peut sembler anodine à l’âge adulte, mais qui prend une tout autre dimension lorsqu’elle est dite à une fillette de six ans :
« On ne peut ni être trop fine, ni trop riche. »
Cette phrase, répétée comme un mantra, a instillÉ l’idée qu’être mince était à la fois un objectif désirable et un danger. Un paradoxe impossible à résoudre pour un esprit d’enfant.
L’adolescence placée sous le signe de la performance
La danse est un art exigeant. Le corps y est à la fois instrument et vitrine. À l’adolescence, Katrina quitte son pays pour poursuivre sa formation à l’autre bout du monde, à seulement quinze ans. Seule dans une ville étrangère, elle se retrouve confrontée à de nouvelles pressions, notamment de la part d’un partenaire de danse beaucoup plus âgé.
Mais avant même ce départ, un premier traumatisme avait déjà eu lieu. À douze ans, une personne admirée a abusé de sa confiance et de son corps. Ce geste a semé une graine destructrice : si quelqu’un que j’admire ne respecte pas mon corps, pourquoi devrais-je le faire moi-même ?
Ce raisonnement, bien que inconscient à l’époque, a contribué à la déconnexion progressive entre elle et son enveloppe corporelle.
La découverte de la boulimie comme « solution »
Dans le milieu ultra-compétitif de la danse professionnelle, perdre du poids rapidement devient parfois une obsession. Six kilos en six semaines avant une compétition importante : l’équation semblait insoluble sans recourir à des moyens extrêmes.
La boulimie est alors apparue comme une réponse. Après les crises, les vomissements permettaient de « réinitialiser » le corps. Et surtout, les compliments arrivaient immédiatement :
« Regarde-toi, t’as perdu du poids ! Qu’est-ce que tu es fine ! Qu’est-ce que tu es belle ! »
Ces phrases, prononcées par l’entourage, ont renforcé le comportement. Le corps maigre devenait synonyme de réussite, de beauté, d’approbation.
Un cercle vicieux difficile à briser
Les années passent, les crises se multiplient. Katrina raconte comment elle se rendait au supermarché pour acheter en grande quantité des aliments industriels : pizzas surgelées, lasagnes, pâtisseries, pains industriels. Le critère principal n’était pas le goût, mais la quantité et le prix.
Une fois seule chez elle, le rituel commençait. Manger jusqu’à saturation, puis faire remonter le tout en contractant simplement les muscles abdominaux. Son corps s’était habitué à ce point que l’effort physique devenait minime.
Mais le prix à payer était lourd : fatigue extrême, faiblesse musculaire, sentiment de honte permanent. Pourtant, elle continuait à danser. Le mental tenait lieu de carburant quand le corps ne suivait plus.
Pourquoi parler aujourd’hui ?
Après des années de silence, Katrina explique avoir ressenti que le moment était venu. Non pas parce que tout est guéri, mais parce que garder le secret ne faisait plus sens. Son livre n’est pas un règlement de comptes, mais un acte de transmission.
Elle souhaite que son histoire permette à d’autres de se reconnaître, de mettre des mots sur leurs propres souffrances et, peut-être, d’oser demander de l’aide plus tôt.
Les répercussions à long terme sur la santé mentale
Les troubles du comportement alimentaire ne disparaissent pas comme par magie. Même après avoir arrêté les crises, les séquelles psychologiques persistent souvent. Sentiment d’imposture, hypervigilance sur l’image corporelle, difficulté à faire confiance à son propre ressenti : autant de traces qui demandent du temps et du travail pour s’atténuer.
Dans son cas, la danse a été à la fois poison et antidote. Elle a accentué la pression sur le corps, mais elle a aussi offert un espace d’expression et de dépassement de soi.
La résilience par la parole
Écrire ce livre représente pour elle une forme de réappropriation. Dire publiquement ce qui a longtemps été tu, c’est refuser que ces événements définissent entièrement qui elle est. C’est aussi rendre visible une réalité que beaucoup vivent dans l’ombre.
Les remarques sur le poids, même prononcées sans méchanceté apparente, peuvent avoir des conséquences dévastatrices lorsqu’elles touchent des enfants en construction. Elles s’inscrivent dans la mémoire corporelle et influencent durablement le rapport à soi.
Un message d’espoir pour les danseurs et danseuses
Aujourd’hui encore active dans le milieu de la danse, Katrina espère que son témoignage encouragera une prise de conscience collective. Les professeurs, chorégraphes, directeurs d’écoles, parents de jeunes danseurs ont tous un rôle à jouer pour que la quête de performance ne se fasse pas au détriment de la santé physique et mentale.
Elle rappelle que le talent ne se mesure pas à la taille d’un tour de taille, et que la beauté artistique naît souvent de la force intérieure bien plus que de critères esthétiques normés.
Les leçons à retenir de ce parcours
- Les mots ont un poids énorme sur les enfants, même quand ils sont prononcés sans intention malveillante.
- Les troubles alimentaires sont rarement isolés : ils s’inscrivent souvent dans un contexte familial, scolaire ou professionnel toxique.
- La performance ne doit jamais justifier la maltraitance de son propre corps.
- Parler, écrire, témoigner reste l’un des actes les plus puissants pour guérir et aider les autres.
- La résilience n’efface pas les cicatrices, mais elle permet de danser avec elles plutôt que contre elles.
Le parcours de Katrina Patchett nous rappelle une vérité essentielle : derrière chaque corps qui danse sur scène se cache une histoire, parfois lumineuse, parfois douloureuse. En choisissant de partager la sienne, elle offre bien plus qu’un livre : elle tend une main à toutes celles et ceux qui se battent encore dans le silence.
Et si ce témoignage pouvait contribuer, même modestement, à changer le regard que nous posons sur les corps des enfants, des adolescents, des artistes ? Peut-être que les petites filles de six ans de demain entendront des mots qui construisent plutôt que des mots qui fragilisent.
Parce qu’un corps, quel que soit son apparence, mérite d’être respecté. D’abord par soi-même, ensuite par les autres.









