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Kannywood : Cinéma du Nord Nigeria entre Censure et Modernité

Dans le nord conservateur du Nigeria, une industrie cinématographique produit 200 films par mois malgré la censure stricte de la charia. De jeunes réalisateurs osent questionner les traditions et rêvent de Netflix... Mais parviendront-ils à percer à l'international ?

Imaginez un cinéma qui produit près de 200 films chaque mois, dans une région où chaque scène est scrutée à la loupe par une commission de censure inspirée de la loi islamique. C’est la réalité quotidienne de Kannywood, l’industrie cinématographique du nord du Nigeria. Loin des projecteurs de Nollywood, son cousin du sud, ce secteur cherche aujourd’hui à s’ouvrir au monde tout en respectant des codes stricts.

Kannywood : une industrie cinématographique à part entière

Le Nigeria est souvent associé à Nollywood, cette machine à produire des films qui inonde l’Afrique et sa diaspora. Mais dans le nord du pays, majoritairement musulman et socialement plus conservateur, une autre industrie s’est développée depuis les années 1990. Elle porte le nom de Kannywood, en référence à l’État de Kano, véritable cœur culturel de cette production.

Les films de Kannywood se distinguent par plusieurs éléments clés. Ils sont tournés en langue haoussa, parlée par plus de 80 millions de personnes en Afrique de l’Ouest. Les histoires explorent des thèmes universels comme l’amour, la vengeance ou la trahison, mais toujours dans le respect des valeurs islamiques. Pas de scènes explicites, pas de transgression ouverte des traditions.

Un jour ordinaire de tournage à Kano ressemble à cela : dans la cour intérieure d’un immeuble du quartier des affaires, une équipe s’active sous une chaleur écrasante. Les appels à la prière résonnent depuis une mosquée voisine. Le réalisateur donne ses instructions, les acteurs répètent leurs répliques. Une scène est tournée, puis reprise pour être parfaite.

La censure : un cadre strict imposé par la charia

L’État de Kano applique la charia depuis le début des années 2000. Cela se traduit par la création d’un bureau de censure qui contrôle toute production audiovisuelle. Chaque film, chaque chanson doit passer entre ses mains avant diffusion.

Les règles sont claires. Aucune scène de nudité ou à caractère sexuel n’est tolérée. Les contenus ne doivent pas aller à l’encontre des coutumes, des traditions ou de la religion. Le secrétaire exécutif de ce bureau, lui-même réalisateur et acteur, veille à l’application de ces principes.

« Il est interdit pour ces films de contenir des scènes de nudité ou sexuelles, ainsi que d’être contraires aux coutumes, aux traditions et à la religion. »

Cette censure n’est pas seulement administrative. Elle reflète la société dans laquelle évolue Kannywood. Les créateurs grandissent avec ces limites et apprennent à raconter des histoires puissantes sans franchir certaines lignes rouges.

Pourtant, cette contrainte devient parfois un moteur de créativité. Les réalisateurs doivent trouver des moyens détournés pour aborder des sujets sensibles, comme le mariage forcé ou les rêves individuels face à la pression familiale.

Une nouvelle génération qui veut élargir les horizons

De jeunes professionnels refusent de se limiter au public traditionnel haoussaphone. Ils s’inspirent du sud du pays, mais aussi de cinémas lointains comme Bollywood. Leur objectif : toucher la diaspora et même un public international.

Certains ajoutent des sous-titres en anglais. D’autres introduisent des thèmes moins conventionnels dans la culture haoussa. Par exemple, l’idée de poursuivre un rêve personnel sans l’accord de la famille reste rare dans les films traditionnels.

Un réalisateur explique vouloir questionner certains sujets sociaux importants, tout en restant fidèle à la culture et à la religion. Cette approche prudente permet d’ouvrir le débat sans provoquer de rejet frontal.

La série Wata Shida (« Six mois ») illustre parfaitement cette évolution. L’histoire suit une jeune femme qui conclut un mariage blanc pour échapper à un mariage forcé. Ce pacte temporaire se transforme en une intrigue complexe mêlant amour, rivalités et questions d’héritage.

L’un des acteurs principaux rêve de voir la série diffusée sur des plateformes internationales. Pour l’instant, elle est disponible sur YouTube et une chaîne locale. Mais l’espoir reste vif.

Les défis d’une industrie en quête de reconnaissance

Comparé à Nollywood du sud, Kannywood souffre d’un manque de moyens. Les productions du sud bénéficient de budgets plus importants, d’équipements modernes, de sponsors et d’investisseurs. Sur Netflix ou Prime Video, les films en langues yoruba ou igbo dominent largement.

La barrière linguistique joue aussi un rôle. Le haoussa reste minoritaire sur les grandes plateformes. Pourtant, le potentiel est énorme grâce à la diaspora et aux locuteurs en Afrique de l’Ouest.

Les principaux obstacles identifiés par les professionnels :

  • Manque d’équipements performants
  • Absence de soutien financier étatique significatif
  • Difficultés liées à la sécurité numérique et au piratage
  • Formation insuffisante de certains acteurs du secteur

Ces défis freinent le développement, mais n’empêchent pas les initiatives. Des plateformes locales émergent pour combler le vide laissé par les géants internationaux.

L’émergence de plateformes de streaming dédiées

Récemment, une nouvelle plateforme nommée Arewaflix a vu le jour. Son objectif : rassembler les productions du nord du Nigeria, non seulement en haoussa, mais aussi dans d’autres langues régionales comme le kanouri ou le nupe.

Les responsables prévoient d’ajouter progressivement des sous-titres en anglais, puis en français et en arabe. Cette stratégie vise clairement un public plus large, au-delà des frontières nigérianes.

Cette initiative n’est pas isolée. En 2019, une autre plateforme, Northflix, avait été lancée avec ambition. Elle avait rapidement atteint plus de 105 000 abonnés dans une centaine de pays. Malgré ce succès apparent, elle a fermé ses portes en 2023.

Son fondateur évoque un investissement de centaines de millions sans retour suffisant. Il pointe aussi un manque de rigueur et de formation chez certains professionnels, qui a limité la croissance.

Le piratage reste une menace majeure. Quand un film est mal protégé, il se retrouve rapidement partagé illégalement, privant les créateurs de revenus légitimes.

L’inspiration venue de Bollywood

De nombreux habitants de Kano regardent des films indiens sans comprendre ni l’hindi ni l’anglais. Ce qui les touche, ce sont les émotions transmises à l’écran. Certains réalisateurs de Kannywood veulent reproduire cet effet universel.

Ils misent sur la force narrative et l’authenticité des histoires. Avec de meilleurs outils techniques, ils estiment pouvoir transporter les spectateurs au-delà des barrières linguistiques, comme le fait Bollywood depuis des décennies.

Cette comparaison n’est pas anodine. Elle révèle une ambition claire : transformer Kannywood en un cinéma capable de voyager, de toucher des cœurs partout dans le monde, tout en restant ancré dans sa culture.

Le chemin reste long. Entre censure, manque de moyens et concurrence du sud, les obstacles sont nombreux. Pourtant, la vitalité de cette industrie ne faiblit pas. Chaque mois, des centaines de nouvelles histoires voient le jour à Kano.

Les jeunes créateurs continuent d’innover discrètement. Ils testent de nouveaux thèmes, ajoutent des sous-titres, rêvent de plateformes sécurisées. Leur détermination pourrait bien permettre à Kannywood de franchir un nouveau cap dans les années à venir.

Ce cinéma du nord du Nigeria incarne une tension fascinante entre tradition et modernité. Il prouve qu’il est possible de créer dans un cadre strict, tout en cherchant à dialoguer avec le monde. L’avenir dira si ces efforts porteront leurs fruits sur la scène internationale.

En attendant, dans les cours de Kano, sous le soleil et au rythme des appels à la prière, les caméras continuent de tourner. Et avec elles, une industrie qui refuse de rester confinée.

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