Imaginez des géants d’acier et de composite dressés au milieu de l’océan, tournant lentement sous le vent, capables d’alimenter des centaines de milliers de foyers américains… et pourtant menacés d’arrêt brutal par une simple décision politique. C’est exactement la bataille qui se joue actuellement au large des côtes nord-est des États-Unis.
En quelques jours seulement, deux juges fédéraux ont fait voler en éclats la tentative de suspension massive de l’éolien en mer lancée fin décembre par l’administration actuelle. Un camouflet judiciaire qui relance l’espoir pour une industrie stratégique, mais qui laisse planer de nombreuses incertitudes sur l’avenir énergétique du pays.
Un coup d’arrêt brutal soudainement renversé par la justice
L’histoire commence par une annonce choc : la suspension immédiate et sans préavis détaillé de cinq grands projets éoliens offshore en cours de construction ou d’avancement avancé. Parmi eux, des chantiers déjà très avancés, représentant des milliards de dollars investis et des milliers d’emplois directs et indirects.
La justification officielle évoque des « risques pour la sécurité nationale » liés notamment aux possibles interférences des turbines avec certains radars militaires. Une argumentation qui, selon plusieurs acteurs du secteur, reste très vague et difficilement étayée publiquement.
Empire Wind : le projet-phare qui refuse de couler
Le projet Empire Wind, porté par le géant norvégien Equinor, est sans doute le symbole le plus fort de cette résistance judiciaire. Prévu pour alimenter directement la mégapole new-yorkaise, il représente une première historique : un parc éolien en mer qui fournira de l’électricité à la ville qui ne dort jamais.
À fin 2027, une fois pleinement opérationnel, le parc devrait couvrir les besoins électriques de 500 000 foyers. Plus impressionnant encore : le projet est déjà achevé à 60 % et plus de quatre milliards de dollars ont été investis depuis près de dix ans.
Le juge fédéral Carl Nichols, saisi en référé, a donc tranché en faveur de la reprise immédiate des travaux. Sa motivation principale ? L’absence criante de notification préalable et d’explications suffisantes de la part des autorités fédérales, couplée au risque de « préjudice irrémédiable » pour le projet en cas de blocage prolongé.
« Le gouvernement n’a pas répondu à la plupart des questions cruciales soulevées par Equinor »
Décision judiciaire rapportée par les observateurs du secteur
Equinor avait en effet préparé un dossier particulièrement solide, proposant dès 2020 près de 300 mesures d’atténuation et de suivi concernant la faune marine, les habitats, la navigation et les systèmes radar.
Revolution Wind : la deuxième victoire en trois jours
Quelques jours plus tôt, un autre juge fédéral avait déjà ouvert la voie à la poursuite du projet Revolution Wind, conduit par le danois Ørsted. Ce parc, situé au large du Rhode Island et du Connecticut, doit alimenter plus de 350 000 foyers.
Deux décisions similaires en si peu de temps envoient un message fort : la justice américaine semble pour l’instant peu convaincue par les arguments de sécurité nationale brandis sans précision.
Les autres projets dans l’attente du verdict
Trois autres chantiers d’envergure restent pour l’instant dans le flou juridique :
- Sunrise Wind (Ørsted) – prévu pour alimenter 600 000 foyers dès 2027 au large de Long Island
- Coastal Virginia Offshore Wind (Dominion Energy) – projet américain majeur au large de Virginie
- Vineyard Wind – déjà achevé à 95 %, capable de fournir de l’électricité aujourd’hui même
Chacun de ces projets fait ou fera l’objet d’un contentieux distinct. La multiplication des recours laisse entrevoir plusieurs mois, voire plusieurs années, de batailles judiciaires parallèles.
Pourquoi tant d’hostilité envers l’éolien en mer ?
Depuis de nombreuses années, le président américain exprime publiquement son opposition viscérale aux éoliennes, les qualifiant régulièrement de « désastre économique et environnemental ». Il évoque notamment leur impact visuel supposé dévastateur et les dommages qu’elles causeraient – selon lui – aux populations de baleines.
L’agence américaine d’observation océanique et atmosphérique a pourtant été très claire : aucun lien scientifique établi n’existe à ce jour entre le développement de l’éolien offshore et les mortalités inhabituelles de cétacés observées ces dernières années.
Les véritables enjeux derrière le discours
Au-delà des arguments environnementaux ou esthétiques, plusieurs observateurs pointent du doigt des considérations plus géopolitiques et économiques :
- Concurrence avec les énergies fossiles traditionnelles (charbon, gaz, pétrole)
- Positionnement stratégique face aux puissances européennes leaders dans l’offshore (Danemark, Norvège, Royaume-Uni)
- Volonté de privilégier certaines filières énergétiques domestiques plutôt que des technologies importées
- Message politique adressé à une base électorale historiquement sceptique vis-à-vis des énergies renouvelables
Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : plusieurs études indépendantes montrent que l’énergie éolienne terrestre et maritime coûte aujourd’hui, en moyenne, moins cher que le charbon aux États-Unis… même sans aides publiques.
Une industrie sous tension permanente
L’éolien offshore américain vit depuis plusieurs années dans une forme d’instabilité chronique. Changements d’administration, revirements réglementaires, contentieux multiples, pressions locales… Chaque projet doit affronter un parcours du combattant inédit en Europe du Nord, où la filière est devenue mature depuis plus de quinze ans.
Cette situation crée une incertitude majeure pour les investisseurs internationaux. Les sommes engagées sont colossales, les délais de retour sur investissement très longs, et la menace d’un arrêt brutal à tout moment reste bien réelle.
Quelles perspectives pour l’avenir ?
À court terme, les deux décisions judiciaires récentes représentent une bouffée d’oxygène vitale pour l’ensemble de la filière. Equinor a d’ailleurs immédiatement annoncé la reprise des opérations sur Empire Wind tout en maintenant un dialogue avec les autorités fédérales.
Mais personne ne se fait d’illusion : la bataille est loin d’être terminée. Les procédures sur le fond vont s’étirer, de nouveaux recours seront probablement déposés, et l’issue finale reste très incertaine.
Ce bras de fer judiciaire révèle surtout une fracture profonde dans la vision énergétique américaine pour les décennies à venir : accélération massive vers les renouvelables ou maintien d’une forte dépendance aux énergies fossiles traditionnelles ?
Entre-temps, au large de New York, du Connecticut, du Rhode Island et de la Virginie, les fondations continuent d’être posées, les câbles sous-marins déroulés, les turbines assemblées… pas à pas, malgré vents et marées politiques.
L’avenir dira si ces géants d’acier deviendront les symboles d’une transition réussie ou les vestiges coûteux d’une ambition énergétique contrariée.
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