Imaginez un instant : pendant près de trente ans, votre voix résonne chaque midi dans des millions de foyers français. Vous incarnez l’un des jeux les plus emblématiques du service public, celui qui a réuni des générations autour de questions de culture générale. Et du jour au lendemain, plus rien. Pas d’au revoir, pas de clap de fin digne de ce nom. Juste un silence assourdissant. C’est exactement ce qu’a vécu Julien Lepers, l’animateur historique de Questions pour un champion, en 2016. Dix ans plus tard, la blessure semble toujours aussi vive.
Dans une récente interview accordée à Jordan de Luxe à bord de son célèbre Jet, l’ancien maître du quiz s’est livré avec une franchise rare. Entre regrets, accusations et une pointe d’amertume assumée, il revient sur les circonstances de son départ et sur la personne qu’il tient pour principale responsable : Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions depuis 2015. Une confession qui dépasse largement le cadre d’une simple carrière brisée.
Quand la légende du petit écran se confie sans filtre
Julien Lepers n’a jamais été du genre à faire semblant. Toujours élégant, costume impeccable, sourire discret, il dégage cette élégance naturelle qui a séduit des décennies de téléspectateurs. Pourtant, derrière cette façade policée, une colère sourde couve depuis longtemps. Invité sur le plateau mobile de Jordan de Luxe, il accepte de revenir sur les moments les plus douloureux de sa longue carrière.
« Vous êtes une légende », lui lance son hôte en préambule. L’intéressé hausse les épaules, presque gêné. Il assure ne pas vraiment mesurer l’affection que le public lui porte encore aujourd’hui. Une modestie qui contraste avec la violence des mots qui suivront quelques minutes plus tard.
L’invention d’un titre mythique
Avant d’aborder le sujet qui fâche, Julien Lepers lâche une anecdote qui ravira les amateurs d’histoire télévisuelle. C’est lui, et non un comité de créatifs surpayés, qui a trouvé le nom définitif de l’émission : Questions pour un champion. « On se creusait la tête, raconte-t-il, et puis ça a surgi : Questions pour un champion. On n’avait pas mieux. »
Une trouvaille simple, efficace, qui deviendra indissociable de l’identité du jeu. Ce petit détail rappelle à quel point l’animateur n’était pas qu’un simple présentateur : il participait activement à la création et à l’âme de l’émission.
Un départ vécu comme une humiliation
Le cœur du sujet arrive rapidement. En 2016, après 28 années passées à animer le programme, Julien Lepers est écarté sans ménagement. Pas de pot de départ, pas de message aux téléspectateurs, rien. « On m’a viré du jour au lendemain sans que je puisse dire merci aux millions de gens qui m’ont suivi », lâche-t-il, la voix légèrement tremblante.
Ce qui le révolte le plus, c’est la justification officielle donnée à l’époque par la direction. Une phrase prononcée par Delphine Ernotte lors d’une audition au Sénat en 2015 avait particulièrement marqué les esprits : « Il y a trop d’hommes blancs de plus de 50 ans à la télévision. » Pour Julien Lepers, cette déclaration n’est pas une simple maladresse. Il y voit une attaque personnelle et discriminatoire.
« Trois discriminations punies par la loi. Elle a été inquiétée par la loi ? Jamais. »
La formule est cash, presque brutale. L’animateur ne mâche pas ses mots et accuse ouvertement la présidente de France Télévisions d’avoir orchestré son éviction sur des critères qu’il juge illégaux.
Delphine Ernotte, la grande absente
Ce qui frappe dans le récit de Julien Lepers, c’est le fossé qui le sépare de sa supérieure hiérarchique. « Je ne l’ai jamais vue physiquement, certifie-t-il. On ne s’est jamais serré la main. » Une confession sidérante quand on sait que Delphine Ernotte dirigeait l’entreprise qui employait l’animateur depuis des décennies.
Cette distance symbolise pour lui tout le problème de la gouvernance actuelle du service public : une direction déconnectée des équipes, des animateurs et du public. Une machine administrative qui broie sans considération pour les parcours individuels.
Samuel Etienne : pas de rancune, mais un constat amer
Le nom de Samuel Etienne, qui a repris les commandes de l’émission après le départ de Julien Lepers, revient forcément sur le tapis. Jordan de Luxe rappelle à son invité qu’il aurait déclaré un jour que son successeur avait « flingué » le programme. L’intéressé feint la surprise : « J’ai dit ça où ? Quand ? »
Mais il ne nie pas complètement le fond. « Samuel a fait ce qu’il a pu pendant cinq ans. Point final », tranche-t-il. Pour lui, la responsabilité ne repose pas sur les épaules du journaliste-animateur, mais bien sur celles de la direction qui a imposé des changements radicaux sans vision claire.
Selon Julien Lepers, le format a perdu de sa superbe, l’audience s’est érodée progressivement et le jeu mythique n’est plus tout à fait le même. Un « gâchis » qu’il attribue entièrement à la stratégie mise en place par Delphine Ernotte et son équipe.
Une carrière exemplaire balayée d’un revers de main
Pour bien comprendre la profondeur de la blessure, il faut remonter le fil de la carrière de Julien Lepers. Né en 1959, il commence à la radio avant de rejoindre le petit écran. C’est en 1988 qu’il prend les commandes de Questions pour un champion, succédant à Patrice Laffont. Très vite, il impose son style : calme, précis, pédagogue, jamais arrogant.
Son visage devient familier, sa voix rassurante. Il anime également d’autres programmes, participe à des émissions spéciales, mais c’est incontestablement le quiz de France 3 qui marque son parcours. Des centaines de candidats, des milliers d’émissions, des millions de téléspectateurs fidèles.
Et puis, brutalement, le couperet tombe. Sans préavis, sans explication satisfaisante. Pour beaucoup, ce départ incarne à lui seul les dérives d’une télévision publique en quête permanente de renouvellement, parfois au détriment de ses figures historiques.
Le service public face à ses contradictions
L’interview de Julien Lepers dépasse largement le cadre personnel. Elle pose une question plus large : comment le service public audiovisuel peut-il renouveler ses équipes sans jeter aux orties celles et ceux qui ont construit son identité pendant des décennies ?
La volonté affichée de plus de diversité, d’inclusion, de représentation est légitime. Mais lorsque cette politique se traduit par des évictions perçues comme brutales et injustes, elle suscite incompréhension et ressentiment. Julien Lepers en est devenu l’un des visages les plus connus.
Depuis son départ, il n’a jamais vraiment disparu des radars. Il continue d’apparaître ponctuellement à la télévision, participe à des émissions de divertissement, donne des interviews. Preuve que le public ne l’a pas oublié.
Quid de l’avenir de Questions pour un champion ?
Aujourd’hui, le jeu continue sa route, mais avec des audiences plus modestes qu’à l’époque faste. Les changements de plateau, de rythme, de ton ont modifié la perception du programme. Pour les nostalgiques, l’ère Lepers reste la référence absolue.
Julien Lepers, lui, ne souhaite pas revenir en arrière. Il observe de loin, commente parfois, mais refuse de nourrir une rancune stérile envers son successeur. Sa colère vise plus haut, beaucoup plus haut.
Un témoignage qui résonne encore en 2026
Dix ans après les faits, la blessure n’est toujours pas refermée. L’interview récente montre que le temps n’a pas tout effacé. Elle rappelle aussi que derrière chaque décision stratégique se cachent des destins humains, des carrières brisées, des passions éteintes.
Julien Lepers n’est pas le seul à avoir vécu ce genre de rupture brutale. D’autres animateurs, d’autres journalistes ont connu des sorties de scène similaires. Mais son cas reste emblématique parce qu’il touche l’un des programmes les plus anciens et les plus aimés du service public.
En se confiant ainsi, sans langue de bois, il offre une leçon de courage et d’authenticité. Dans un monde médiatique où la communication est souvent aseptisée, sa voix porte. Et elle continue de questionner : jusqu’où peut-on aller au nom du renouveau ?
Une chose est sûre : Julien Lepers reste, aux yeux de beaucoup, le vrai champion de Questions pour un champion. Pas seulement parce qu’il a inventé le titre, pas seulement parce qu’il a tenu le flambeau pendant près de trois décennies, mais parce qu’il refuse de se taire face à ce qu’il considère comme une injustice.
Et ça, ça n’a pas de prix.
« Je n’ai jamais vu Mme Delphine Ernotte physiquement. On ne s’est jamais serré la main. »
Julien Lepers – 2026
Ce témoignage brut, sans concession, vient rappeler que la télévision, même publique, reste un univers impitoyable où les légendes peuvent être effacées en un claquement de doigts. Mais certaines voix, elles, refusent l’oubli.









