Dans les rues animées de Blantyre, un rappeur charismatique en veste rouge s’adresse à une foule de jeunes. Fredokiss, de son vrai nom Fredo Penjani Kalua, n’est pas seulement une star de la musique au Malawi : il est aussi un candidat aux élections législatives. À 37 ans, il incarne un espoir pour une jeunesse désabusée, dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 35 ans. Mais face à une classe politique vieillissante et des promesses non tenues, convaincre les jeunes d’aller voter est un défi de taille.
Une Jeunesse Majoritaire mais Désengagée
Le Malawi, petit pays enclavé d’Afrique australe, compte plus de 21 millions d’habitants, dont près des trois quarts vivent sous le seuil de pauvreté, selon les chiffres de la Banque mondiale. Avec une population majoritairement jeune, on pourrait s’attendre à une forte mobilisation électorale. Pourtant, lors des élections générales de 2019, seuls 60 % des moins de 35 ans ont voté, contre 80 % des électeurs plus âgés. Ce désintérêt n’est pas anodin : il reflète un sentiment profond de désillusion face à une classe politique perçue comme déconnectée.
Les jeunes Malawites, bien que nombreux, se sentent souvent exclus du jeu politique. Les candidats aux élections présidentielles, comme le président sortant Lazarus Chakwera (70 ans), Peter Mutharika (85 ans) ou Joyce Banda (74 ans), incarnent pour beaucoup une élite figée, incapable de répondre aux aspirations des nouvelles générations. Cette frustration est palpable dans les propos de Sandra, une commerçante de 30 ans rencontrée à Lilongwe :
Ce sont toujours les mêmes têtes avec les mêmes promesses éculées. Pourquoi gâcher mon vote ?
Sandra, commerçante à Lilongwe
Fredokiss : Une Voix pour la Jeunesse
Face à ce désenchantement, Fredokiss se positionne comme un porte-voix. Connu pour ses chansons dénonçant le népotisme et le tribalisme, ce rappeur devenu homme politique veut bousculer l’ordre établi. Lors de ses meetings, comme celui organisé à Blantyre, il troque son costume de campagne pour une tenue plus proche de son public : une veste de jogging rouge, symbole d’une proximité assumée avec la jeunesse.
« Les jeunes forment la majorité, nous avons une voix », déclare-t-il avec conviction. Pour lui, la participation électorale est une arme pour transformer le pays. Soutenant le Mouvement uni de la transformation (UTM), il mise sur un discours centré sur l’empowerment des jeunes et la nécessité de réformer un système politique sclérosé.
Son message trouve un écho chez certains, comme Beshah Sionna, 24 ans, qui assiste à l’un de ses rassemblements :
Il n’y a rien pour la jeunesse sans la jeunesse.
Beshah Sionna, 24 ans
Une Économie en Crise, un Frein à l’Engagement
L’économie malawite, marquée par une inflation galopante proche de 30 % et des pénuries de carburant, est au cœur des préoccupations. Dans ce contexte, le chômage des jeunes atteint des niveaux alarmants, renforçant le sentiment d’abandon. Les gouvernements successifs, critiqués pour leur inefficacité, peinent à offrir des opportunités concrètes, qu’il s’agisse d’emplois ou d’accès au crédit.
Un récent sondage réalisé par Afrobarometer en août 2024 révèle les priorités des jeunes Malawites :
- Création d’emplois : 26 % des jeunes citent l’emploi comme priorité absolue.
- Éducation : 25 % souhaitent un meilleur accès à l’enseignement.
- Accès au crédit : 23 % veulent des opportunités pour entreprendre.
Ce tableau économique morose alimente un cercle vicieux : sans perspectives, les jeunes se détournent des urnes, estimant que leur vote ne changera rien. Robert Chimtolo, 30 ans, dirigeant d’une organisation de promotion des jeunes, résume ce sentiment :
Aucun des candidats ne fait sens pour moi, alors à quoi bon ?
Robert Chimtolo, 30 ans
Un Système Politique à Réinventer
Le faible engagement des jeunes n’est pas seulement lié à un manque d’intérêt. Selon Charles Kajoloweka, directeur de l’ONG Jeunesse et Société, le problème est structurel. Les mouvements de jeunesse des partis politiques souffrent d’un manque de financement et de formation, transformant la politique en un « terrain de jeu pour riches » plutôt qu’en un espace de débat d’idées.
Boniface Dulani, professeur en sciences politiques à l’université du Malawi, nuance toutefois :
La jeunesse ne se désintéresse pas des affaires publiques. C’est la manière traditionnelle de faire de la politique qui ne passe pas.
Boniface Dulani, professeur
En effet, les jeunes Malawites ont prouvé leur capacité à se mobiliser. En février, des manifestations contre la cherté de la vie ont rassemblé des milliers de personnes, majoritairement jeunes. Ce dynamisme contraste avec leur faible participation électorale, révélant un décalage entre leur volonté de changement et leur confiance dans le système.
Les Élections : Un Tournant pour le Malawi ?
Les élections du 16 septembre, incluant la présidentielle et les législatives, pourraient être un moment clé. Pourtant, le souvenir des irrégularités de 2019, qui avaient conduit à l’annulation de la présidentielle, pèse encore. Lazarus Chakwera, réélu en 2020 après un nouveau scrutin, est aujourd’hui critiqué pour sa gestion économique. Ses rivaux, figures historiques comme Mutharika et Banda, peinent à incarner le renouveau.
Dans ce contexte, des figures comme Dalitso Kabambe, 51 ans, candidat de l’UTM, tentent de se présenter comme des alternatives. Mais pour beaucoup, le véritable changement viendra de la base, portée par des voix comme celle de Fredokiss.
Problèmes Clés | Impact sur la Jeunesse |
---|---|
Chômage | Manque d’opportunités économiques, sentiment d’exclusion. |
Inflation | Augmentation du coût de la vie, accès limité aux biens essentiels. |
Manque de formation politique | Faible engagement dans les partis, désintérêt électoral. |
Un Appel à l’Action
Pour Fredokiss, la solution réside dans l’action collective. « C’est notre pays, notre maison », répète-t-il lors de ses meetings. En s’appuyant sur sa popularité et son discours direct, il espère galvaniser une jeunesse qui, bien que sceptique, n’a pas encore renoncé à rêver d’un avenir meilleur.
Le chemin est encore long. Les défis structurels, qu’il s’agisse de la pauvreté, du chômage ou de l’inertie politique, ne seront pas résolus en un seul scrutin. Mais à travers des figures comme Fredokiss, la jeunesse malawite commence à entrevoir une possibilité : celle de faire entendre sa voix, non seulement dans les rues, mais aussi dans les urnes.
Alors que le Malawi se prépare pour les élections, une question demeure : la jeunesse, majoritaire mais désabusée, saisira-t-elle cette opportunité pour redessiner l’avenir ? L’élan porté par des figures comme Fredokiss pourrait être le début d’une transformation, à condition que les jeunes croient en leur pouvoir.