Imaginez un instant : un pays où une femme accède enfin au poste de Première ministre pour la première fois de son histoire, et quelques mois plus tard, le nombre de femmes siégeant au Parlement diminue. Ce paradoxe saisissant est précisément ce qui vient de se produire au Japon. Les résultats des dernières élections législatives ont révélé une réalité brutale : malgré un record de candidatures féminines, la représentation des femmes à la Chambre basse a reculé.
Cette baisse, aussi minime soit-elle en pourcentage, frappe les esprits dans un pays qui peine depuis des décennies à faire progresser la parité en politique. Elle interroge profondément sur les mécanismes qui bloquent encore l’accès des femmes aux sphères décisionnelles, même quand une figure féminine occupe le sommet de l’État.
Un recul symbolique aux conséquences lourdes
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur les 465 sièges de la Chambre basse, seules 68 femmes ont été élues, soit environ 15 % des députés. C’est moins qu’avant le scrutin, où elles occupaient déjà 73 sièges. Ce léger recul intervient pourtant après une campagne où les candidates ont été plus nombreuses que jamais : 24 % des personnes ayant brigué un mandat étaient des femmes, un record historique, même s’il ne dépasse que d’un point le précédent.
Ce contraste entre une augmentation des candidatures et une diminution des élues illustre parfaitement les obstacles structurels et culturels qui perdurent. Le parti au pouvoir, sorti largement vainqueur des urnes, n’a pas su ou voulu transformer cette dynamique positive en sièges concrets pour les femmes.
Une Première ministre conservatrice au pouvoir
Depuis octobre dernier, le Japon est dirigé par Sanae Takaichi, une personnalité politique connue pour ses positions très ancrées à droite. Admiratrice revendiquée de Margaret Thatcher, elle incarne un conservatisme assumé qui ne place pas nécessairement l’égalité hommes-femmes au cœur de ses priorités.
Lors de la formation de son gouvernement, la cheffe de l’exécutif a nommé une équipe très majoritairement masculine, malgré des déclarations antérieures promettant de renforcer la présence féminine dans les instances dirigeantes. Ce choix a été perçu comme un signal fort : l’arrivée d’une femme au pouvoir n’entraîne pas automatiquement une vague de mesures favorisant la parité.
« Son arrivée aux affaires ne semble pas avoir déclenché un mouvement fort au sein du parti majoritaire pour augmenter significativement le nombre de candidates. »
Cette observation d’une spécialiste en sciences politiques résume bien le sentiment général : la présence d’une Première ministre femme n’a pas suffi à modifier en profondeur les pratiques de sélection des candidats au sein du principal parti conservateur.
Des positions tranchées sur les questions de genre
Sanae Takaichi défend des idées très traditionnelles sur plusieurs sujets liés au genre. Elle s’oppose fermement à toute révision de la loi qui oblige les couples mariés à porter le même nom de famille, une règle critiquée depuis longtemps par les défenseurs de l’égalité. Elle soutient également le maintien d’une succession impériale réservée exclusivement aux hommes, une position qui la place à la droite même du spectre conservateur de son propre parti.
Ces prises de position expliquent en partie pourquoi peu d’observateurs s’attendaient à ce qu’elle fasse de la promotion de la diversité et de l’égalité un axe majeur de son mandat. Pour beaucoup d’experts, son profil idéologique rend improbable un virage soudain vers des politiques plus progressistes en matière de genre.
Le cas inspirant d’Hikaru Fujita
Parmi les rares belles histoires de cette élection, celle d’Hikaru Fujita retient particulièrement l’attention. Candidate pour le parti majoritaire, elle s’est présentée alors qu’elle était enceinte. Contre toute attente, elle a réussi à battre un député expérimenté en obtenant près de la moitié des suffrages dans sa circonscription du département de Nagano.
Durant sa campagne, elle a mis en avant des thèmes chers aux jeunes générations et aux femmes : conciliation vie professionnelle-vie familiale, soutien à la parentalité, etc. Elle avait même reçu le soutien personnel de la Première ministre au moment où elle avait officialisé sa grossesse. Son élection constitue une lueur d’espoir dans un paysage globalement sombre pour la représentation féminine.
Malheureusement, son parcours reste une exception. Sur les 68 femmes élues au total, 39 seulement appartiennent au parti au pouvoir, ce qui représente à peine plus de 12 % de ses 315 députés. Le contraste est saisissant avec le discours parfois tenu sur la nécessité d’ouvrir davantage la politique aux femmes.
Des rôles genrés toujours profondément ancrés
Au Japon, les attentes sociétales envers les femmes restent très traditionnelles. Même lorsqu’elles exercent une activité professionnelle, elles sont encore largement considérées comme les principales responsables du foyer et de l’éducation des enfants. Cette répartition genrée des rôles domestiques constitue l’un des principaux freins à une plus grande implication des femmes dans la sphère publique, et particulièrement en politique.
Cette réalité culturelle se traduit par une sous-représentation chronique des femmes non seulement au Parlement, mais aussi dans les conseils d’administration des grandes entreprises et dans les postes de direction. Le pays continue de payer cher ce conservatisme social en termes de potentiel humain inexploité et d’innovation freinée.
Un classement mondial très préoccupant
Le Japon pointe à la 118ᵉ place sur 148 dans le dernier rapport mondial sur l’écart entre les genres publié par le Forum économique mondial. Ce positionnement très bas confirme que les progrès en matière d’égalité restent extrêmement lents, malgré certaines avancées ponctuelles.
La politique n’est qu’un domaine parmi d’autres où les inégalités perdurent. Mais elle revêt une importance particulière : ce sont les décisions prises au Parlement et au gouvernement qui peuvent, ou non, faire évoluer les lois et les mentalités. Tant que les femmes y seront aussi peu représentées, il sera difficile d’espérer des changements rapides et profonds.
Quelles perspectives pour l’avenir ?
La victoire écrasante des conservateurs lors de ces élections législatives conforte Sanae Takaichi dans sa position. Elle dispose désormais d’une majorité historique pour gouverner. Reste à savoir si elle choisira d’utiliser ce capital politique pour s’attaquer aux questions d’égalité, ou si elle privilégiera d’autres priorités plus en phase avec sa vision idéologique.
Certains observateurs espèrent que la visibilité d’une Première ministre femme finira par inspirer une nouvelle génération de Japonaises à s’engager en politique. D’autres, plus pessimistes, estiment que sans réformes structurelles profondes (parité imposée, changement des modes de sélection des candidats, lutte contre les stéréotypes), le plafond de verre restera solidement en place.
Une chose est sûre : le recul du nombre de femmes au Parlement après ces élections constitue un signal d’alarme. Il rappelle que l’accès au pouvoir d’une seule femme, aussi historique soit-il, ne suffit pas à modifier un système profondément inégalitaire. Le chemin vers une véritable parité reste encore très long au pays du Soleil-Levant.
Ce scrutin aura au moins eu le mérite de mettre en lumière ces contradictions. Reste maintenant à voir si la classe politique japonaise saura en tirer les leçons nécessaires. La société japonaise, elle, attend des actes concrets plutôt que des promesses. Et le temps presse.
Quelques chiffres clés à retenir
- 15 % : proportion actuelle de femmes à la Chambre basse
- 68 : nombre de députées élues (contre 73 précédemment)
- 24 % : part des candidates femmes, un record
- 118ᵉ place : rang du Japon dans le classement mondial sur l’écart de genre
- 12 % : proportion de femmes parmi les élus du parti majoritaire
Derrière ces statistiques se cachent des parcours individuels, des ambitions brisées, mais aussi des combats qui continuent. Le Japon est à un tournant. L’Histoire jugera si ce moment aura été celui d’un réveil ou d’un immobilisme prolongé.
Une chose est certaine : les regards internationaux sont tournés vers Tokyo. Et les Japonaises qui rêvent d’une politique plus inclusive ne baissent pas les bras. Elles savent que le changement est lent, mais elles savent aussi qu’il est possible. À condition d’y croire, et d’agir.









