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Japon : Explosion des Taux de la Dette sous Takaichi

Les taux japonais à 30 et 40 ans viennent d’atteindre des niveaux jamais vus, secoués par les promesses électorales très coûteuses de Sanae Takaichi. Le marché obligataire panique-t-il vraiment ? La suite risque d’être explosive…

Imaginez un pays où la dette publique dépasse déjà plus du double de sa richesse annuelle, et où, soudain, les taux d’intérêt se mettent à grimper comme une fusée. C’est exactement ce qui se passe actuellement au Japon, pays longtemps considéré comme l’exception qui confirmait la règle en matière d’endettement colossal sans catastrophe financière.

Mardi, les marchés obligataires nippons ont vécu une séance historique. Les rendements ont bondi à des niveaux qui faisaient encore figure de science-fiction il y a quelques mois à peine. Derrière cette envolée spectaculaire ? Une femme politique au caractère bien trempé et aux promesses électorales particulièrement coûteuses.

Une déflagration sur le marché de la dette japonaise

Les chiffres parlent d’eux-mêmes et ils sont impressionnants. Les obligations à très long terme ont particulièrement souffert. Le rendement des titres à 30 ans a touché un pic inédit à 3,66 %, tandis que les obligations à 40 ans ont, pour la première fois de leur histoire, franchi la barre symbolique des 4 %. Même les fameuses obligations à 10 ans, référence incontournable, ont atteint plus de 2,32 %, soit leur plus haut niveau depuis près de trois décennies.

Cette remontée brutale des taux traduit une réalité simple : les investisseurs demandent désormais beaucoup plus de rémunération pour continuer à prêter de l’argent à l’État japonais. Quand la demande faiblit, il faut offrir davantage pour attirer les acheteurs. C’est la mécanique implacable du marché obligataire.

La promesse choc qui inquiète les marchés

Tout a basculé, ou du moins s’est fortement accéléré, après une conférence de presse donnée lundi par la Première ministre. Celle-ci a officialisé la dissolution de la chambre basse du Parlement et la tenue d’élections législatives anticipées dès le 8 février. Mais ce n’est pas la date du scrutin qui a fait trembler les marchés.

C’est surtout l’annonce d’une mesure phare de campagne : la suppression totale de la taxe sur les ventes pour tous les produits alimentaires pendant une durée de deux ans. Une promesse qui fait écho à une demande ancienne de l’opposition, mais qui, venant du camp au pouvoir, prend soudain une tout autre dimension.

Avec les partis au pouvoir et d’opposition plaidant tous pour réduire la taxe à la consommation, le marché obligataire perd espoir quant à la discipline budgétaire.

Un stratège obligataire international

Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit actuel des investisseurs. Quand tout le monde promet de baisser les impôts, la question n’est plus de savoir si la trajectoire budgétaire va se dégrader, mais à quelle vitesse.

Un manque à gagner colossal

La suppression de la taxe sur les produits alimentaires n’est pas une mesure anodine. Les estimations les plus couramment reprises par les économistes font état d’un trou dans les caisses de l’État pouvant atteindre environ 5 000 milliards de yens par an. En euros, cela représente un manque à gagner de l’ordre de 27 milliards chaque année, pendant deux années consécutives.

Pour mettre ce chiffre en perspective, rappelons que le dernier grand plan de soutien budgétaire adopté fin 2025 atteignait déjà 117 milliards d’euros. Le budget 2026 devrait quant à lui flirter avec les 665 milliards d’euros, un record absolu.

Autant dire que l’addition risque de devenir très, très lourde.

Un niveau d’endettement déjà hors normes

Le Japon affiche depuis de nombreuses années le ratio dette publique / PIB le plus élevé au monde parmi les grandes économies développées. Sur l’exercice 2025, ce ratio devrait dépasser les 230 %. Autrement dit : pour chaque yen de richesse produite dans le pays, l’État japonais doit plus de 2,30 yens.

Jusqu’à présent, cette montagne de dette était supportable grâce à plusieurs facteurs spécifiques : une très grande partie des obligations est détenue par des acteurs domestiques (notamment la banque centrale), des taux extrêmement bas depuis des décennies, et une épargne nationale très élevée.

Mais quand les taux commencent à monter fortement, même ces amortisseurs traditionnels peuvent commencer à montrer des signes de faiblesse.

La Première ministre face à la réaction des marchés

Consciente de la nervosité ambiante, la cheffe du gouvernement a tenu à préciser qu’elle souhaitait mettre en œuvre ces réductions fiscales sans avoir recours à des émissions d’obligations supplémentaires. Une déclaration d’intention louable, mais qui laisse de nombreux observateurs perplexes.

Comment financer un manque à gagner de plusieurs dizaines de milliards d’euros par an sans creuser davantage le déficit ? Les solutions classiques (hausse d’autres impôts, coupes budgétaires massives ailleurs) semblent politiquement très difficiles à mettre en œuvre à l’approche d’une campagne électorale.

Que pensent les experts de la situation ?

Les analystes restent partagés entre pessimisme de court terme et espoir d’apaisement une fois l’incertitude électorale levée.

La bonne nouvelle est que la Première ministre prend publiquement en compte la réaction des marchés. Les inquiétudes budgétaires pourraient s’atténuer avec le temps, à mesure que l’incertitude liée aux élections se dissipe.

Un économiste spécialisé sur l’Asie

D’autres voix sont plus sceptiques et estiment que la dynamique politique actuelle rend très improbable un retour rapide à une trajectoire budgétaire plus vertueuse.

Pourquoi cette situation est-elle si particulière au Japon ?

Contrairement à la plupart des autres pays développés, le Japon a pu, pendant très longtemps, financer des niveaux d’endettement considérables sans provoquer de crise majeure des taux. Plusieurs raisons expliquent ce « miracle » relatif :

  • Une épargne intérieure très importante
  • Une banque centrale qui achète massivement la dette publique
  • Une population vieillissante qui préfère les placements sûrs
  • Une inflation structurellement très faible, voire négative pendant de longues périodes

Mais cette configuration exceptionnelle commence à montrer ses limites lorsque les anticipations d’inflation remontent et que la politique budgétaire devient encore plus expansionniste.

Et si les élections renforçaient encore la tendance ?

La Première ministre bénéficie actuellement d’une cote de popularité très élevée. Les sondages laissent penser que les élections anticipées pourraient même renforcer la majorité parlementaire de la coalition au pouvoir, actuellement très étroite.

Paradoxalement, une victoire nette rendrait plus probable la mise en œuvre des promesses de campagne les plus coûteuses… donc celles qui inquiètent le plus les marchés obligataires.

Quel avenir pour les taux japonais ?

Personne ne peut prédire avec certitude jusqu’où les rendements pourraient monter. Mais plusieurs scénarios se dessinent :

  1. Scénario durcissement modéré : les taux se stabilisent à des niveaux élevés mais gérables (2,8-3,2 % sur 10 ans) après les élections
  2. Scénario emballement : la défiance s’installe durablement, les taux continuent de grimper et dépassent les 3 % sur 10 ans, 4,5-5 % sur 30-40 ans
  3. Scénario intervention massive : la banque centrale japonaise reprend des achats massifs pour contenir la hausse, au prix d’un yen encore plus faible et d’une inflation importée plus forte

Quel que soit le scénario retenu, une chose semble claire : l’époque où le Japon pouvait emprunter à des taux proches de zéro semble révolue pour de bon.

Le Japon à la croisée des chemins budgétaires

Ce qui se joue actuellement dépasse largement le simple mouvement technique sur les marchés financiers. C’est toute la soutenabilité à long terme du modèle économique et social japonais qui est interrogée.

Comment concilier les besoins croissants liés au vieillissement de la population, les impératifs de relance économique dans un contexte international difficile, et la nécessité de ne pas faire exploser les coûts de financement de la dette ?

La réponse à cette équation extrêmement complexe tombera probablement dans les prochains mois, et peut-être même dans les prochaines semaines.

Conclusion : quand la politique rencontre les marchés

Le Japon nous offre actuellement un cas d’école fascinant : celui d’un pays qui, après des décennies d’endettement sans crise majeure, découvre soudain que les marchés peuvent, eux aussi, dire stop.

La trajectoire actuelle des taux obligataires constitue un avertissement clair. À la dirigeante japonaise, désormais, de trouver le juste équilibre entre ses ambitions politiques, les attentes de ses électeurs, et les exigences implacables des investisseurs qui financent, jour après jour, le fonctionnement de l’État.

Les semaines qui viennent s’annoncent décisives. Le Japon est peut-être en train d’écrire une nouvelle page, très différente, de son histoire économique moderne.

À suivre de très près.

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