Imaginez un pays qui, malgré des décennies d’efforts, continue de patiner sur le plan économique. Le Japon, quatrième puissance mondiale, traverse une période où chaque chiffre publié semble murmurer la même inquiétude : et si la reprise n’était qu’un mirage ? Les dernières données officielles sur la croissance du quatrième trimestre 2025 viennent de confirmer cette impression tenace.
Après une contraction marquée durant l’été, l’économie nippone a certes retrouvé un peu de couleur en fin d’année… mais à peine. Ce léger frémissement soulève déjà de nombreuses questions sur la capacité du gouvernement à inverser durablement la tendance, surtout quand la dette publique atteint des sommets historiques.
Un rebond trop timide pour rassurer
Les chiffres sont tombés lundi et ils parlent d’eux-mêmes. Le Produit intérieur brut a progressé de seulement 0,1 % entre octobre et décembre par rapport au trimestre précédent. Les économistes interrogés par les grandes agences tablaient sur une hausse quatre fois supérieure. Ce décalage important entre attentes et réalité alimente les doutes sur la solidité de la reprise japonaise.
Pourtant, ce petit plus marque une amélioration nette par rapport à la chute de 0,7 % enregistrée durant l’été. Le contraste est saisissant : on passe d’une nette dégradation à une stagnation presque plate. Difficile, dans ces conditions, de parler véritablement d’embellie.
Sur l’ensemble de l’année 2025, la croissance s’établit à 1,1 %. C’est mieux que la légère récession de 2024 (-0,2 %), mais cela reste très en deçà des performances observées dans d’autres grandes économies développées durant la même période.
Les moteurs de la croissance en panne
Pourquoi ce sursaut reste-t-il si modeste ? Plusieurs facteurs expliquent cette faiblesse persistante. D’abord, la consommation des ménages, pilier traditionnel de l’activité, continue de montrer des signes de fatigue. Les dépenses moyennes des foyers ont même reculé de 0,3 % sur un an en décembre, malgré les aides directes distribuées par l’État.
L’investissement des entreprises, autre moteur essentiel, marque le pas. Après plusieurs trimestres hésitants, les chefs d’entreprise nippons semblent toujours attendre des signaux plus clairs avant d’engager de nouveaux projets d’envergure. La stagnation de ce poste pèse lourd dans le calcul global du PIB.
Du côté de la demande publique, les dépenses ont même légèrement reculé. Cela contraste avec les annonces répétées de plans de soutien massif. L’effet des mesures semble donc s’émousser plus rapidement que prévu, ou bien leur mise en œuvre rencontre des obstacles inattendus.
L’inflation toujours présente malgré les subventions
L’inflation reste l’un des principaux soucis pour les autorités japonaises. En décembre, les prix à la consommation (hors produits frais) ont augmenté de 2,4 % sur un an. C’est moins qu’au plus fort de la vague inflationniste, grâce notamment aux subventions énergétiques massives, mais cela demeure nettement au-dessus de l’objectif officiel de 2 % fixé par la Banque du Japon depuis de longues années.
Cette persistance des prix élevés érode le pouvoir d’achat des ménages, même lorsque ceux-ci reçoivent des chèques ou bénéficient de tarifs encadrés sur l’électricité et le gaz. Le cercle vicieux est bien connu : hausse des prix → moindre consommation → croissance molle → incitation à plus de soutien public → hausse de la dette.
Sanae Takaichi face à un dilemme stratégique
Depuis son accession au pouvoir en octobre 2025, la Première ministre Sanae Takaichi porte sur ses épaules l’immense défi de redonner du dynamisme à une économie en perte de vitesse. Femme politique expérimentée, elle a rapidement mis en place un plan de relance ambitieux annoncé dès novembre : 117 milliards d’euros destinés à soutenir les ménages et à atténuer le choc inflationniste.
Malgré ces efforts, les résultats demeurent mitigés. La croissance reste atone et la confiance des acteurs économiques ne décolle pas. Cette situation place désormais la cheffe du gouvernement sous une pression croissante pour aller plus loin encore dans les mesures de soutien.
Le cadeau fiscal sur l’alimentaire : pari risqué
Avant même les élections législatives du 8 février 2026, qui ont conforté sa majorité parlementaire, Sanae Takaichi avait déjà promis une mesure choc : l’exonération totale de la taxe à la consommation de 8 % sur tous les produits alimentaires pendant deux années complètes.
Cette décision, présentée comme un véritable cadeau fiscal aux ménages, vise à redonner du pouvoir d’achat là où il s’érode le plus visiblement : le panier quotidien. Mais le coût budgétaire d’une telle mesure est colossal, surtout dans un pays dont la dette publique dépasse déjà 230 % du PIB, un record absolu parmi les grandes économies développées.
« La faiblesse de l’activité économique accroît les probabilités que le gouvernement non seulement maintienne cette suspension de la taxe sur l’alimentaire, mais adopte également un budget supplémentaire dès le premier semestre. »
Un analyste économique international
Les marchés obligataires n’ont d’ailleurs pas tardé à réagir à cette annonce. Les rendements des emprunts d’État japonais ont brièvement bondi à des niveaux jamais vus depuis de nombreuses années, signe que les investisseurs commencent à s’inquiéter sérieusement de la soutenabilité des finances publiques nippones.
Vers un budget supplémentaire dès le printemps ?
La trajectoire semble déjà tracée. Plusieurs observateurs estiment probable que l’exécutif dépose rapidement un budget rectificatif supplémentaire, bien avant la traditionnelle loi de finances de fin d’année. Une telle accélération serait exceptionnelle et témoignerait de l’urgence ressentie au sommet de l’État.
Le gouvernement prépare déjà un nouveau budget record pour l’exercice en cours. Les montants alloués aux différents postes de dépenses devraient encore augmenter, malgré les mises en garde répétées sur les risques d’emballement de la dette et de perte de confiance des créanciers.
Les nuages s’amoncellent sur l’horizon
La situation intérieure n’est pas le seul sujet d’inquiétude. À l’international, plusieurs développements récents compliquent la donne pour l’économie japonaise, traditionnellement très dépendante des échanges extérieurs.
La politique commerciale américaine sous Trump
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a immédiatement relancé les tensions commerciales. Les États-Unis, principal marché pour de nombreux produits japonais, ont imposé des droits de douane de 15 % sur les importations nippones. C’est certes inférieur aux 25 % initialement brandis, mais cela représente tout de même une hausse très significative par rapport à la situation antérieure.
Conséquence directe : les exportations japonaises vers les États-Unis ont plongé de 11,1 % sur un an en décembre. Ce recul brutal touche particulièrement l’automobile, l’électronique et les machines-outils, secteurs phares de l’industrie nippone.
Tensions croissantes avec la Chine
Autre source d’inquiétude : les relations avec la Chine se sont nettement tendues ces derniers mois. Pékin a annoncé de nouvelles restrictions commerciales visant plusieurs produits japonais, tandis que le tourisme chinois vers l’archipel connaît un net ralentissement.
Or, les visiteurs chinois représentaient une manne financière considérable pour de nombreux secteurs (commerce de détail de luxe, hôtellerie, restauration). Leur moindre présence se fait déjà sentir dans les comptes de nombreuses entreprises.
Quelles perspectives pour 2026 ?
Face à ce cumul de difficultés, l’administration Takaichi cherche à impulser une nouvelle dynamique en misant sur l’investissement intérieur dans les secteurs stratégiques : semi-conducteurs, intelligence artificielle, énergies renouvelables, biotechnologies. Mais la réussite de cette stratégie dépendra largement de la capacité à mobiliser des financements privés massifs, dans un contexte où les taux d’intérêt restent historiquement bas mais où la confiance des investisseurs vacille.
Les économistes s’accordent à dire que la politique budgétaire proactive demeure indispensable à court terme. Cependant, ils soulignent aussi les risques associés : creusement supplémentaire de la dette, possible remontée des taux longs, fragilisation du yen, tensions inflationnistes accrues.
Le défi est donc colossal : relancer durablement la croissance sans compromettre la stabilité financière du pays à moyen terme. Les prochains mois seront décisifs pour juger de l’efficacité des choix opérés par Sanae Takaichi et son équipe.
En attendant, les regards restent rivés sur les prochaines publications statistiques et sur les annonces budgétaires à venir. Le Japon est à un tournant. Saura-t-il transformer les contraintes actuelles en opportunités de modernisation profonde ? Ou continuera-t-il à glisser lentement vers une stagnation prolongée ? L’histoire récente incite à la prudence, mais l’histoire japonaise a aussi prouvé à maintes reprises sa capacité à surprendre quand l’adversité est la plus grande.
Pour l’heure, une chose est sûre : l’année 2026 s’annonce comme une période charnière pour la troisième économie mondiale. Chaque décision prise à Tokyo aura des répercussions bien au-delà des frontières de l’archipel.
Points clés à retenir
- Croissance du PIB au T4 2025 : +0,1 % (contre +0,4 % attendu)
- Croissance annuelle 2025 : +1,1 % après -0,2 % en 2024
- Inflation sous-jacente : +2,4 % en décembre
- Consommation des ménages : -0,3 % sur un an en décembre
- Dette publique : environ 230 % du PIB
- Mesure phare annoncée : exonération TVA alimentaire pendant 2 ans
- Exportations vers USA : -11,1 % sur un an en décembre
Le chemin s’annonce encore long et semé d’embûches. Mais dans un pays habitué aux défis de taille, l’espoir d’un sursaut demeure intact. Reste à savoir si les politiques mises en œuvre sauront cette fois transformer cet espoir en réalité tangible pour les millions de Japonais qui aspirent simplement à retrouver une croissance plus sereine et plus inclusive.









