Imaginez un pays où des centaines de milliers de voix se sont élevées pour réclamer la dignité et la liberté, avant d’être étouffées dans un bain de sang. Imaginez ensuite que les dirigeants de ce même pays s’assoient à une table de négociation avec une grande puissance mondiale, pendant que le peuple, encore sous le choc, regarde la scène sans y être invité. C’est précisément cette réalité qui préoccupe profondément l’un des plus grands cinéastes iraniens contemporains.
À Paris, loin de Téhéran mais le cœur lourd, Jafar Panahi s’est confié sans détour. Son regard porte les marques d’une colère contenue et d’une tristesse immense face à ce qu’il perçoit comme une nouvelle trahison potentielle du peuple iranien.
Un cri du cœur au milieu du chaos
Les pourparlers entre l’Iran et les États-Unis approchent et, pour beaucoup, ils représentent peut-être une lueur d’espoir de désescalade. Pour Jafar Panahi, ils incarnent surtout un risque majeur : celui de voir les aspirations profondes de tout un peuple reléguées au second plan, voire purement et simplement oubliées.
« Quoiqu’il se passe dans ce genre de négociations, ce ne sera jamais dans l’intérêt du peuple », lâche-t-il avec une conviction qui ne souffre aucune discussion. Le cinéaste insiste : le peuple iranien n’a aucun représentant autour de cette table. Ses préoccupations, ses souffrances, ses rêves de changement ne pèsent d’aucun poids dans la balance.
Et cette absence, selon lui, ouvre la porte à tous les sacrifices.
Un pays encore sous le choc
Le pays est toujours sous le choc. Un choc collectif, profond, qui touche chaque famille, chaque quartier, chaque rue. Les images de la répression massive restent gravées dans les mémoires. Les chiffres qui circulent sont effroyables et donnent le vertige.
Une source sérieuse basée à l’étranger a documenté plus de 6 800 décès confirmés, en grande majorité parmi les manifestants. Plus de 11 000 autres cas restent en cours de vérification. Certains bilans évoquent même un total dépassant les 30 000 morts. Ces chiffres, aussi difficiles soient-ils à appréhender, traduisent une violence d’État d’une ampleur rarement atteinte.
« Ce chiffre dépasse l’imagination », répète Jafar Panahi, la voix tremblante d’émotion contenue. Pour lui, cette brutalité extrême signe la fin d’une illusion : le régime a perdu toute légitimité populaire depuis longtemps, mais cette vague répressive en constitue la preuve ultime et irréfutable.
« Il a perdu sa légitimité il y a longtemps, et ce massacre en est la confirmation finale. »
Ces mots résonnent comme un constat sans appel.
La peur au téléphone, le silence imposé
Communiquer avec ses proches restés en Iran relève désormais du parcours du combattant. Chaque appel est écouté, chaque mot pesé. Jafar Panahi parvient néanmoins à avoir des nouvelles de sa famille, notamment de son fils.
« Ils vont bien, mais ils sont tous en état de choc. Un choc qui endeuille tout le monde », confie-t-il. Cette atmosphère pesante, presque suffocante, imprègne chaque conversation, chaque silence entre les phrases.
Le cinéaste décrit un pays entier qui retient son souffle, encore incapable de mesurer l’ampleur du traumatisme collectif.
Des artistes et des militants fauchés
Le monde du cinéma et de la culture n’a pas été épargné. Plusieurs figures ont payé un prix terrible pour leur soutien aux contestataires ou simplement pour leur présence dans la rue.
Un réalisateur a été abattu par balle lors d’une manifestation à Téhéran au début du mois de janvier. D’autres ont été arrêtés dans des conditions brutales. Parmi eux figurent des proches collaborateurs de Jafar Panahi lui-même.
Le journaliste et militant qui a coscénarisé son dernier film, ancien codétenu du cinéaste, a été interpellé récemment avec d’autres figures du mouvement étudiant et de la presse indépendante. Leurs proches ont reçu de très brefs appels téléphoniques depuis les centres de détention : juste le temps de dire qu’ils étaient en vie.
Ces arrestations en cascade montrent à quel point le pouvoir craint même les voix les plus culturelles et les plus symboliques.
Un parcours marqué par la répression
Jafar Panahi n’en est pas à son premier face-à-face avec la justice iranienne. Il a connu la prison à deux reprises. Pendant de longues années, il a vécu sous le coup d’une interdiction de quitter le territoire.
C’est seulement récemment que cette mesure a été levée, lui permettant de se rendre à Cannes en mai 2025 pour présenter son film Un simple accident. Ce long-métrage, tourné dans la clandestinité, lui a valu la Palme d’or, l’une des récompenses les plus prestigieuses du cinéma mondial.
Le film s’inspire directement de son expérience carcérale. Il met en scène d’anciens détenus confrontés au dilemme moral ultime : que faire de leur ancien bourreau quand celui-ci tombe entre leurs mains ?
Retour en Iran malgré la menace
Quelques mois après Cannes, alors qu’il se trouvait de nouveau à l’étranger, la justice iranienne l’a condamné par contumace à un an de prison pour « activités de propagande contre l’État ».
Malgré cette épée de Damoclès, Jafar Panahi affirme avec force qu’il rentrera en Iran après la saison des Oscars. Il refuse catégoriquement l’exil.
« C’est chez moi et j’y retournerai. »
Ces mots simples portent toute la détermination d’un homme qui a choisi de rester fidèle à son pays, quitte à en payer le prix fort.
Un espoir fragile mais tenace
Malgré l’horreur des chiffres, malgré l’ampleur de la répression, Jafar Panahi refuse de céder au désespoir total. Il observe d’autres expériences historiques où des peuples, après un deuil immense, ont trouvé la force de repartir au combat.
Il cite l’exemple de l’Inde et de l’Afrique du Sud. Selon lui, une fois la phase de sidération passée, les Iraniens sauront inventer de nouvelles formes de résistance, plus discrètes peut-être, mais tout aussi déterminées.
« Quand les gens sortent de leur deuil, quand ils se redécouvrent, ils trouvent des moyens de continuer leur lutte », espère-t-il.
La solitude du peuple dans les négociations internationales
Revenons au cœur de son inquiétude : les discussions irano-américaines. Côté américain, le discours a évolué. Après des menaces de frappes en réponse à la répression, l’accent est désormais mis sur le contrôle strict du programme nucléaire iranien.
Pour Jafar Panahi, peu importe le sujet exact de la table ronde : tant que le peuple n’y est pas représenté, ses intérêts seront considérés comme négociables, voire sacrifiables.
Cette conviction le hante. Elle dépasse les clivages politiques traditionnels et touche à une question universelle : qui parle au nom des opprimés quand les puissants négocient leur sort ?
Un cinéma qui refuse le silence
Le parcours de Jafar Panahi est indissociable de son œuvre. Depuis des décennies, il filme l’Iran tel qu’il est : avec ses injustices, ses absurdités, ses moments de grâce aussi. Il le fait souvent au prix de conditions de tournage extrêmes, dans la semi-clandestinité.
Son dernier film, couronné à Cannes, prolonge cette démarche. Il pose des questions vertigineuses sur la vengeance, le pardon, la justice populaire face à l’arbitraire d’État.
En recevant sa Palme, il avait lancé devant le monde entier : « Le plus important en ce moment, c’est notre pays et c’est la liberté de notre pays. »
Un message qui traverse les frontières
Aujourd’hui, depuis Paris, il continue de porter ce message. Il sait que chaque mot prononcé peut avoir des conséquences graves pour ceux qui restent sur place. Pourtant, il choisit de parler.
Son témoignage rappelle que, même au cœur des tractations géopolitiques les plus opaques, des voix continuent de s’élever pour rappeler l’essentiel : un peuple ne doit jamais devenir une simple variable d’ajustement sur un accord international.
Le chemin sera long, semé d’embûches et de nouvelles souffrances. Mais tant qu’il y aura des artistes, des militants, des citoyens ordinaires prêts à dire « non » à l’injustice, l’espoir, même fragile, ne sera pas complètement éteint.
Et Jafar Panahi, malgré tout, continuera de filmer, de parler, et surtout de rentrer chez lui.
« Le peuple iranien n’a pas de représentant dans ces négociations, et ses intérêts ne sont jamais pris en compte. Ils pourront facilement être sacrifiés. » – Jafar Panahi
Ce cri d’alarme mérite d’être entendu bien au-delà des frontières de l’Iran.









