Imaginez un petit parc verdoyant au cœur de Dublin, à deux pas de la seule école juive d’Irlande. Depuis des décennies, il porte le nom d’un enfant du pays devenu président d’Israël : Chaim Herzog. Et voilà qu’en 2025, une commission municipale propose purement et simplement de le débaptiser. Sans explication publique. Le tollé est immédiat.
Une proposition qui met le feu aux poudres
La nouvelle est tombée comme un coup de tonnerre. Une commission du conseil municipal de Dublin a recommandé de retirer le nom « Herzog Park » à ce modeste espace vert du quartier de Rathgar. Le document, consulté par plusieurs agences, ne donne aucune justification officielle. Silence radio aussi du côté de la mairie, qui n’a pas souhaité commenter.
Pourtant, le timing parle de lui-même. L’Irlande est l’un des pays européens les plus critiques envers la politique israélienne dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Premier État de l’Union européenne à avoir reconnu officiellement l’État palestinien en mai 2024, le pays affiche depuis des années un soutien massif à la cause palestinienne dans l’opinion publique.
Qui était vraiment Chaim Herzog ?
Né en 1918 à Belfast (alors partie du Royaume-Uni), Chaim Herzog grandit à Dublin où son père, le rabbin Isaac Halevi Herzog, occupait la fonction de Grand Rabbin en chef d’Irlande. La famille Herzog est une institution dans l’histoire juive irlandaise. Le fils, Chaim, émigre en Palestine mandataire dans les années 1930, sert dans l’armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale, puis devient l’un des fondateurs du renseignement israélien avant d’être élu sixième président de l’État hébreu (1983-1993).
Son fils Isaac Herzog est, depuis 2021, l’actuel président d’Israël. Autant dire que la lignée Herzog incarne un pont historique entre l’Irlande et Israël. Effacer ce nom reviendrait, pour beaucoup, à rompre symboliquement ce lien.
« Renommer un parc public de cette façon, en retirant le nom d’un homme irlandais juif n’a rien à voir avec notre critique légitime des actions israéliennes et n’a pas sa place dans notre République inclusive. »
Helen McEntee, ministre irlandaise des Affaires étrangères
La réaction immédiate du gouvernement irlandais
La ministre Helen McEntee n’a pas attendu vingt-quatre heures pour monter au créneau. Dans un communiqué cinglant communiqué, elle a intimé aux conseillers municipaux de rejeter la proposition. Elle reconnaît la liberté de l’Irlande à critiquer la politique du gouvernement Netanyahu, mais trace une ligne rouge claire : s’attaquer à la mémoire d’un Juif irlandais n’a rien à voir avec la défense des droits palestiniens.
C’est la première fois qu’un membre du gouvernement irlandais intervient aussi directement dans une décision locale sur un sujet aussi sensible. Le message est clair : Dublin ne doit pas franchir cette frontière.
La communauté juive irlandaise se sent visée
Avec seulement 3 000 âmes, la communauté juive d’Irlande est minuscule mais très ancienne (premières traces au XIIe siècle). Le grand rabbin Yoni Wieder a été parmi les premiers à réagir :
« Ce geste reviendrait à effacer un point central de l’histoire irlando-juive et adresserait un message d’isolement à notre petite communauté. »
Yoni Wieder, grand rabbin d’Irlande
Maurice Cohen, président du Conseil représentatif juif d’Irlande, va plus loin et parle d’un « acte grossier d’antisémitisme » déjà perçu comme tel par la majorité de ses membres. Le parc se trouve à quelques mètres de la Stratford College, seule école juive du pays. Pour beaucoup de parents, le message envoyé aux enfants est glaçant.
Israël entre dans la danse
Le bureau du président Isaac Herzog a qualifié la proposition de « honteuse et scandaleuse ». Mais c’est le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, qui a mis le feu aux réseaux en déclarant sans ambages :
« Dublin est devenue la capitale mondiale de l’antisémitisme. »
Gideon Saar, ministre israélien des Affaires étrangères
La phrase, relayée des milliers de fois, a provoqué une tempête diplomatique. Certains responsables irlandais ont jugé l’expression excessive, d’autres y ont vu la preuve que le débat glisse dangereusement vers l’invective.
Un contexte irlandais très particulier
L’Irlande n’a jamais caché sa sympathie historique pour la cause palestinienne, souvent comparée par les Irlandais eux-mêmes à leur propre lutte contre la domination britannique. Manifestations massives à Dublin depuis octobre 2023, drapeaux palestiniens sur de nombreux balcons, slogans « Free Palestine » peints sur les murs : l’émotion est à son comble.
Mais la reconnaissance officielle de l’État palestinien en 2024 a marqué un tournant. L’Irlande est devenue le porte-voix européen le plus audible sur ce dossier, au risque parfois de froisser ses partenaires.
Chronologie express de la crise :
- Octobre 2023 : Attaque du Hamas et début de la guerre à Gaza
- Mai 2024 : Irlande reconnaît officiellement l’État palestinien
- Novembre 2025 : Proposition de débaptiser le « Herzog Park »
- 48h après : Intervention publique du gouvernement irlandais
Entre critique politique et antisémitisme : où est la frontière ?
La question divise même à l’intérieur du camp pro-palestinien irlandais. Certains estiment que cibler la mémoire d’un président israélien, même modéré comme l’était Chaim Herzog, franchit une limite éthique. D’autres y voient une action symbolique légitime dans le cadre du mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions).
Ce qui est certain, c’est que le débat dépasse largement les frontières du petit parc de Rathgar. Il interroge la manière dont une nation peut exprimer une critique politique ferme sans glisser vers le rejet d’une communauté entière.
Le vote du conseil municipal de Dublin, prévu dans les prochaines semaines sera scruté dans le monde entier. Rejetera-t-il la proposition sous la pression gouvernementale ? Ou choisira-t-il de marquer symboliquement son désaccord avec la politique israélienne, au prix d’une fracture interne ?
Une chose est sûre : le nom de Chaim Herzog, enfant de Belfast et de Dublin devenu président d’Israël, n’a jamais autant fait parler de lui depuis sa mort en 1997. Et ce petit parc tranquille est soudainement devenu le théâtre d’une bataille mémorielle et diplomatique d’ampleur internationale.
À suivre… très attentivement.









