Imaginez une jeune femme, le visage strié de larmes rouges comme du sang, tenant une carte d’Iran dessinée à la main. Elle se tient sous une pluie glacée d’hiver, à quelques centaines de mètres seulement du consulat de son pays. Elle veut crier sa colère, son espoir, sa solidarité. Mais autour d’elle, des dizaines de policiers forment un mur infranchissable. À Istanbul, ce dimanche-là, la voix des Iraniens exilés n’a pas eu le droit de s’exprimer.
Quand l’exil devient silence forcé
Depuis plusieurs jours, l’Iran est secoué par une nouvelle vague de contestation. Chaque soir, des milliers de personnes descendent dans les rues malgré une répression d’une violence inouïe. Dans ce contexte, la diaspora iranienne tente, depuis l’étranger, de faire entendre un écho à ce soulèvement. Pourtant, dans l’un des pays qui accueille le plus grand nombre d’Iraniens en exil, cette expression publique se heurte à un obstacle inattendu : les autorités locales.
Dimanche matin, un petit groupe déterminé s’est donné rendez-vous près du consulat iranien d’Istanbul. Parmi eux, Nina – un prénom d’emprunt – jeune trentenaire originaire de Tabriz. Depuis quatre ans qu’elle vit en Turquie, elle n’avait jamais ressenti une telle urgence de prendre la parole. Elle a choisi de peindre son visage plutôt que de porter un drapeau : des larmes de sang sur les joues, symbole à la fois de deuil et de résistance.
« 72 heures sans nouvelles »
Le contact avec l’Iran est rompu. Plus d’internet, plus de télévision, plus de nouvelles des proches. Nina raconte son angoisse avec des mots simples mais lourds :
« Ça fait 72 heures que nous n’avons aucune nouvelle du pays, de nos familles. Le régime tue au hasard et ne se préoccupe pas qu’il y ait des enfants. »
Cette coupure brutale des communications accentue le sentiment d’impuissance chez ceux qui sont à l’extérieur. Ils savent que la répression continue, mais ils ne peuvent plus la mesurer, ni même savoir qui est encore en vie.
Un jeu du chat et de la souris sous la pluie
Pendant plus d’une heure, les manifestants ont tenté de trouver une faille dans le dispositif policier. Ils se déplaçaient par petits groupes, changeaient de rue, attendaient que l’attention se relâche. Mais la mobilisation turque était impressionnante : véhicules blindés, effectifs nombreux, barrages systématiques. Le message était clair : aucune manifestation ne serait tolérée ce jour-là.
Certains ont préféré renoncer dès le début. Par respect pour le pays qui les accueille, ont-ils expliqué. D’autres, comme Amir Hossein, chanteur exilé depuis vingt ans et récemment naturalisé turc, ont choisi de braver l’interdit malgré tout.
« Dans chaque pays, on accorde des autorisations de manifester pour la liberté, pour la démocratie, mais en Turquie, malheureusement, jamais. »
La position délicate d’Ankara face à Téhéran
La Turquie partage avec l’Iran plus de 500 kilomètres de frontière. Les deux pays entretiennent des relations complexes, mélange d’intérêts économiques, de rivalités régionales et de méfiance réciproque. Ankara accueille officiellement plus de 74 000 citoyens iraniens détenteurs d’un permis de séjour et plusieurs milliers de réfugiés. Pourtant, lorsqu’il s’agit de laisser s’exprimer publiquement une opposition au régime de Téhéran, la tolérance semble atteindre rapidement ses limites.
Le vendredi précédent, le chef de la diplomatie turque avait tenu des propos très clairs. Il avait dénoncé ce qu’il présentait comme une instrumentalisation des manifestations iraniennes par des acteurs extérieurs, en pointant nommément les services de renseignement israéliens. Cette déclaration a résonné douloureusement chez de nombreux exilés qui y ont vu un alignement implicite sur la position officielle de Téhéran.
Entre prudence diplomatique et solidarité populaire
Le silence du président turc sur le sujet est tout aussi parlant. Alors que les images de répression circulent sur les réseaux sociaux, que les bilans humains s’alourdissent, Ankara choisit de ne pas s’exprimer publiquement sur le fond de la contestation iranienne. Cette retenue contraste avec l’activisme habituel du pouvoir turc sur de nombreux dossiers régionaux.
Pour beaucoup d’Iraniens en exil, cette attitude est perçue comme un abandon. Ils espéraient que la Turquie, pays à la fois musulman et membre de l’OTAN, puisse jouer un rôle de soutien moral, voire politique, aux manifestants. Le constat est amer : la realpolitik semble l’avoir emporté sur toute autre considération.
Divisions au sein même de l’opposition
La scène qui s’est déroulée dimanche n’a pas seulement été marquée par la présence policière. Elle a également révélé les fractures profondes qui traversent l’opposition iranienne, même à des milliers de kilomètres de Téhéran.
Lorsqu’une jeune femme a sorti le drapeau frappé du lion et du soleil – symbole de l’ancienne monarchie Pahlavi –, les réactions ont été immédiates et violentes. Certains ont crié au scandale, ont tenté d’arracher l’étendard, le qualifiant de « honteux ». D’autres ont défendu ce symbole comme une alternative au régime actuel.
Mehdi, jeune ingénieur originaire de Tabriz en exil avec sa femme, résume bien cette fracture :
« Moi, je suis contre les mollahs mais pas pour le retour de Pahlavi. Nous voulons la démocratie, une république, pas une monarchie. Reza est incapable d’unir les gens. »
Il oppose à la figure princière le slogan qui avait émergé après la mort de Mahsa Amini : Femmes, Vie, Liberté. Un cri qui, selon lui, avait le mérite d’être inclusif et non partisan.
Reza Pahlavi : l’espoir d’une partie de la diaspora
Pour d’autres exilés, au contraire, le fils du dernier shah incarne aujourd’hui la meilleure chance d’une transition pacifique. Amir Hossein, le chanteur, ne cache pas son soutien :
« Cette fois, la victoire est à nous et nous allons gagner. Nous avons un leader, le prince Reza Pahlavi. Il s’est tenu debout et c’est lui que nous voulons. »
Cette référence au prince en exil depuis 1979 cristallise les espoirs d’une partie de la diaspora, mais suscite aussi de vives oppositions parmi ceux qui refusent tout retour en arrière vers la monarchie.
Un appel à l’international
Face à ce qu’ils décrivent comme un régime « qui n’est pas normal » et qui « tue », certains exilés appellent désormais ouvertement à une intervention internationale. Amir Hossein va même jusqu’à nommer celui qu’il souhaiterait voir agir :
« Nous demandons une intervention du président Trump, de partout dans le monde. »
Ces prises de position, exprimées sous la pluie d’Istanbul, témoignent d’un profond désespoir. Elles révèlent aussi l’absence perçue de relais politique fort à l’échelle internationale.
Message adressé à la Turquie
Avant de se disperser, Nina a tenu à adresser quelques mots à son pays d’accueil. Le ton était à la fois suppliant et déterminé :
« Je le dis à la Turquie : elle devrait se tenir au côté du peuple iranien. Le régime iranien, c’est fini. Il n’a plus sa place dans le monde. »
Cet appel restera sans doute lettre morte dans l’immédiat. Mais il traduit une aspiration profonde : celle de voir les pays voisins choisir le camp du peuple plutôt que celui d’un régime contesté jusque dans ses fondations.
Épuisement et détermination mêlés
À la fin de cette journée frustrante, les manifestants se sont dispersés un à un. Visages fatigués, yeux rougis, mais détermination intacte. Nina, sous son maquillage aux couleurs du drapeau iranien devenu presque une seconde peau, résume l’état d’esprit général :
« Nous sommes tous épuisés, fatigués de la terreur déversée sur notre pays. Nous voulons vraiment que les choses changent, que le peuple iranien décide du régime iranien. Qu’il choisisse l’avenir de l’Iran. »
Dans les rues d’Istanbul, ce dimanche d’hiver aura été le théâtre d’une double frustration : celle de ne pouvoir s’exprimer librement, et celle de voir les fractures internes resurgir au moment même où l’unité serait la plus nécessaire. Pourtant, derrière les larmes peintes et les drapeaux contestés, persiste une conviction partagée : le vent du changement souffle à nouveau sur l’Iran, et cette fois, il ne s’arrêtera pas si facilement.
L’avenir dira si cette nouvelle vague de contestation parviendra à faire vaciller un régime qui, depuis plus de quatre décennies, a su résister à toutes les tempêtes. En attendant, à Istanbul comme dans de nombreuses autres villes du monde, des milliers d’Iraniens continuent de porter, parfois en silence forcé, l’espoir d’un pays enfin libre.









