Dans un petit café de Van, ville turque nichée à seulement une centaine de kilomètres de la frontière iranienne, l’air est chargé d’une tension palpable. Des jeunes femmes iraniennes s’y retrouvent quotidiennement, cherchant un semblant de répit loin des menaces qui planent sur leur pays. Parmi elles, certaines enroulent nerveusement leurs mèches autour de leurs doigts aux ongles impeccables, allument cigarette sur cigarette, le regard perdu dans une tasse de thé qui refroidit. Elles parlent à voix basse, scrutant les alentours, car même ici, la peur les suit comme une ombre.
Ces femmes ont fui l’Iran il y a quelques années, ou plus récemment, poussées par un climat de répression incessante. Mais depuis quelques semaines, l’angoisse a pris une dimension nouvelle. Les événements récents ont ravivé les plaies : des manifestations massives, nées d’une colère économique légitime, ont été écrasées dans un bain de sang sans précédent. Internet coupé, communications interrompues, familles terrifiées… Le silence imposé par la peur traverse désormais les frontières.
Des exilées prises entre espoir et terreur
Pour beaucoup d’Iraniens installés en Turquie, Van est devenue un point de chute symbolique. Proche géographiquement, elle permet de rester en contact – quand c’est possible – avec les proches restés au pays. Mais ces derniers temps, même les appels les plus anodins sont devenus risqués. Une jeune femme d’une trentaine d’années, arrivée il y a trois ans de Téhéran, raconte comment elle a passé plus de deux semaines sans nouvelles de sa famille. Le black-out internet a transformé l’attente en calvaire.
Quand le contact a enfin repris, les mots étaient rares, prudents. « Ils vont bien », lui ont-ils dit, mais la voix tremblait. Personne n’ose plus parler librement au téléphone. Les consignes officielles sont claires : ne rien dire, sinon les conséquences pourraient retomber sur les proches. Cette atmosphère de terreur généralisée marque profondément celles qui, de l’autre côté, tentent de reconstruire une vie.
« Aux informations, on prévient : +Ne parlez pas, sinon il arrivera quelque chose à votre famille+. »
Cette menace permanente explique pourquoi tant de familles se taisent. Les émotions restent à vif, impossibles à exprimer pleinement. Pourtant, dans ce café devenu repaire discret, certaines acceptent de se confier, sous couvert d’anonymat. Elles choisissent des prénoms d’emprunt, souvent en hommage aux victimes du passé, comme pour porter leur lutte au quotidien.
Les racines d’une colère accumulée
Les manifestations qui ont secoué l’Iran récemment ne sont pas nées de nulle part. Elles ont éclaté suite à l’effondrement brutal de la monnaie nationale, qui a fait exploser les prix et rendu la vie quotidienne insupportable pour des millions de personnes. Ce qui a commencé comme une protestation contre le coût de la vie s’est rapidement transformé en cri pour la liberté, pour un avenir meilleur, pour la fin de l’oppression systématique.
Une exilée explique que les Iraniens en ont assez. Assez des pressions quotidiennes, des convocations arbitraires, des menaces permanentes. Elle évoque le mouvement antérieur qui avait déjà secoué le pays, celui déclenché par la mort tragique d’une jeune femme arrêtée pour un vêtement jugé inapproprié. Des centaines de morts, des milliers d’arrestations : la violence d’alors semblait insurpassable. Pourtant, la répression récente a atteint des niveaux encore plus extrêmes, avec des dizaines de milliers de personnes touchées, tuées, blessées ou emprisonnées.
« Les gens sont sortis pour protester contre le coût de la vie. Mais surtout, ils n’en pouvaient plus. On veut la liberté, un bel avenir. Qu’on cesse de nous opprimer », confie l’une d’elles. Ces mots résonnent comme un appel au changement profond, pas seulement économique, mais sociétal et politique.
La religion, affaire personnelle ou outil de contrôle ?
Le voile obligatoire cristallise pour beaucoup le rejet d’un régime qui impose sa vision de la morale. Une femme insiste : le problème n’est pas la religion en soi, mais son instrumentalisation. « La religion, c’est personnel. Que chacun vive comme il veut, s’habille comme il veut. »
Elle oppose cette situation à une période révolue, celle du Shah, où selon elle, les espaces étaient séparés : « La taverne était d’un côté, la mosquée de l’autre. Chacun à sa place. C’est ce qu’on voudrait retrouver. » Ce témoignage reflète un désir largement partagé de voir la sphère privée libérée des diktats étatiques, où la foi relève de l’intime et non d’une obligation publique.
Une autre ajoute que le régime a réussi à dégoûter une grande partie de la population de la religion elle-même. Les règles imposées, les contrôles constants, les punitions disproportionnées ont transformé ce qui devrait être spirituel en source de ressentiment généralisé.
Entre prudence et appels à l’action
Les parcours diffèrent. Certaines sont arrivées il y a longtemps, lassées des menaces répétées après les mouvements de contestation. D’autres sont plus récentes, comme cette ancienne fonctionnaire de 35 ans venue l’été dernier avec un visa étudiant. Elle a laissé son fils de 10 ans chez sa mère à Tabriz, et retourne tous les mois en Iran malgré les risques.
À chaque passage de frontière, le voile redevient obligatoire, les sacs sont fouillés, l’alcool interdit. « Tu dois toujours te comporter prudemment », explique-t-elle. Elle évite toute critique ouverte de l’État, surveille ce qu’elle partage en ligne. Pourtant, elle affirme que « personne ne veut de ce régime. Il a dégoûté tout le monde de la religion ».
« Dès que je passe la frontière, je dois porter un voile, ils fouillent mon sac. Il ne faut surtout pas apporter de l’alcool, mais pourquoi le ferais-je !? »
Son désespoir est tel qu’elle appelle de ses vœux une intervention extérieure rapide. Elle place ses espoirs en la figure du fils de l’ancien Shah, qui depuis l’étranger encourage les Iraniens à descendre dans la rue. « Il nous a beaucoup soutenus », dit-elle. Pour elle, le régime doit partir, et si cela passe par une frappe américaine, qu’elle vienne : « Quoi que fasse l’Amérique, elle ne fera jamais autant de morts que ceux qui ont tiré sur leur propre peuple. »
La crainte d’une guerre qui dévasterait le peuple
Toutes ne partagent pas cet avis. Une autre exilée s’inquiète précisément d’une possible intervention militaire étrangère. « Combien de personnes, d’innocents vont encore mourir ? C’est la guerre des dirigeants, mais c’est le peuple qui meurt. » Elle insiste : les Iraniens aspirent à la paix, pas à un conflit supplémentaire qui ne ferait qu’ajouter au chaos.
Cette divergence illustre la complexité des sentiments : aspiration à la liberté d’un côté, terreur d’une escalade militaire de l’autre. Toutes s’accordent cependant sur un point : le régime actuel ne répond plus aux attentes d’une population épuisée par des décennies de restrictions et de crises économiques cumulées.
Une autre nuance importante : malgré la gravité de la situation, beaucoup refusent l’idée d’un exode massif. « Les Iraniens ne quitteront pas leur pays », assure l’une d’elles, balayant les craintes turques d’un afflux de réfugiés en cas d’opération militaire. L’attachement à la terre natale reste fort, même dans la souffrance.
Un quotidien marqué par la vigilance constante
Vivre en exil n’efface pas les réflexes de prudence. Chaque conversation est pesée, chaque mot choisi avec soin. Les réseaux sociaux sont surveillés, les appels limités. Pourtant, dans ce café de Van, un espace de respiration se crée temporairement. On y fume, on y boit du thé, on y partage des bribes d’espoir et beaucoup de douleur.
Les récits se succèdent : les convocations policières répétées, les pressions après les mouvements contestataires, la difficulté à imaginer un avenir serein. Mais aussi la solidarité entre exilés, la volonté de ne pas oublier ceux restés là-bas, exposés aux risques quotidiens.
Vers quel avenir pour l’Iran ?
Les témoignages recueillis à Van dessinent un portrait contrasté. D’un côté, la fatigue immense face à un système perçu comme oppressif et incompétent économiquement. De l’autre, la peur d’une déstabilisation encore plus violente. Toutes ces femmes portent en elles le souvenir des luttes passées, des espoirs déçus, mais aussi une détermination intacte à voir changer les choses.
Leur voix, discrète mais résolue, rappelle que derrière les grands titres sur la répression et la crise, il y a des vies réelles, des familles séparées, des rêves brisés et pourtant persistants. Elles ne demandent pas la charité, mais la reconnaissance de leur combat pour une vie digne, libre de contraintes imposées par un pouvoir déconnecté.
Dans ce café frontalier, entre deux bouffées de cigarette et un thé tiède, l’Iran continue de battre dans leurs cœurs. Et tant que la peur régnera, tant que la liberté restera un horizon lointain, ces conversations se poursuivront, dans l’ombre, en attendant le jour où elles pourront enfin s’exprimer au grand jour.
Ce qui frappe le plus, c’est cette résilience. Malgré tout, elles continuent d’espérer. Pas forcément en une solution miracle venue de l’extérieur, mais en un réveil collectif, en une prise de conscience qui dépasse les frontières. Van n’est qu’une étape, un lieu de transit pour l’âme iranienne en quête d’air libre.
Et pendant ce temps, de l’autre côté, les familles attendent, silencieuses, terrifiées, mais peut-être aussi porteuses du même feu intérieur. L’histoire n’est pas finie. Elle s’écrit chaque jour, dans les regards échangés, dans les silences lourds, dans les espoirs murmurés autour d’une tasse de thé.









