Que se passe-t-il réellement lorsque des centaines de milliers de citoyens descendent dans la rue pour crier leur ras-le-bol, et que l’État répond par une violence inouïe suivie… d’un ultimatum ? En Iran, le scénario que nous observons actuellement dépasse l’entendement pour beaucoup d’observateurs étrangers.
Après plusieurs semaines d’un mouvement social d’une ampleur exceptionnelle, la réponse des autorités oscille aujourd’hui entre menace terrible et promesse de mansuétude. Trois jours. C’est le délai que vient de fixer la police aux personnes impliquées dans ce qu’elle nomme systématiquement « les émeutes ».
Un ultimatum inédit au cœur d’une répression sanglante
Le chef de la police nationale a pris la parole à la télévision d’État. Son message est clair : les jeunes qui, selon lui, se seraient « retrouvés involontairement » mêlés au mouvement seront considérés comme des personnes « trompées ». À ce titre, ils bénéficieraient d’une certaine indulgence… à condition de se présenter spontanément aux autorités dans les 72 heures.
Passé ce délai, plus aucune garantie. Le ton se durcit considérablement lorsqu’il s’agit des personnes désignées comme « instigateurs » ou « chefs » du mouvement. Pour ces derniers, la promesse est tout autre : une répression « décisive » et sans compromis.
Des chiffres qui font froid dans le dos
Les estimations du nombre de victimes divergent énormément selon les sources. Une organisation spécialisée dans le suivi des droits humains en Iran avance le chiffre de 3 428 manifestants tués depuis le début de la mobilisation. D’autres sources parlent de 5 000, voire jusqu’à 20 000 morts. Même le guide suprême a reconnu « des milliers de personnes tuées », tout en attribuant ces décès aux « séditieux » manipulés par l’étranger.
Du côté des arrestations, le contraste est tout aussi saisissant : environ 3 000 personnes selon les chiffres officiels publiés récemment, mais jusqu’à 20 000 selon plusieurs organisations de défense des droits humains.
« L’ampleur et le rythme des exécutions évoquent un recours systématique à la peine capitale comme outil d’intimidation de l’État. »
Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme
Cette citation résume parfaitement l’inquiétude grandissante de la communauté internationale face à la situation actuelle.
« Guerre contre Dieu » : l’accusation suprême
Dans le système judiciaire iranien, certains actes commis pendant les manifestations peuvent être qualifiés de moharebeh, c’est-à-dire « inimitié envers Dieu » ou « guerre contre Dieu ». Ce crime religieux extrêmement grave est passible de la peine de mort, généralement exécutée par pendaison.
Le porte-parole du pouvoir judiciaire l’a répété récemment : des procès rapides seront organisés, et les personnes reconnues coupables de tels actes seront sévèrement punies. Cette qualification juridique extrêmement lourde plane comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de nombreux détenus.
Un blackout internet presque total pendant onze jours
Pour contenir la contestation et surtout empêcher la coordination des manifestations, les autorités ont imposé une coupure quasi-complète d’internet pendant onze jours. Un black-out d’une telle durée est rarissime, même dans les périodes les plus tendues de l’histoire récente du pays.
L’accès a été partiellement rétabli de manière très limitée pendant quelques heures dimanche, puis les autorités ont annoncé un retour « progressif » à la normale au cours de la semaine. Beaucoup craignent que cette normalisation ne soit que temporaire et servent surtout à identifier plus facilement les derniers activistes encore en ligne.
Les racines profondes d’une colère explosive
Si la contestation a pris une telle ampleur, c’est parce qu’elle cristallise des décennies de frustrations accumulées. Tout a commencé par une colère très concrète : celle provoquée par la nouvelle chute libre du rial, la monnaie nationale.
En l’espace d’un an seulement, la devise iranienne a perdu plus du tiers de sa valeur face au dollar. L’hyperinflation qui ronge le pays depuis plusieurs années rend la vie quotidienne de plus en plus difficile pour la majorité des Iraniens. Les prix des produits de première nécessité flambent, tandis que les salaires stagnent ou régressent.
- Augmentation massive du prix du pain, des produits laitiers, de la viande
- Chute du pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires
- Disparition progressive de certaines subventions sur l’énergie
- Chômage des jeunes à des niveaux très élevés
Ces éléments économiques constituent le terreau dans lequel la contestation politique a pu prendre racine et se développer aussi rapidement.
Les sanctions internationales : un cercle vicieux
En septembre dernier, l’ONU a rétabli plusieurs séries de sanctions liées au programme nucléaire iranien. Cette décision a encore aggravé la situation économique déjà très précaire.
Les autorités iraniennes dénoncent régulièrement ces sanctions comme la cause principale de la crise. De leur côté, les pays occidentaux et plusieurs organisations internationales accusent le gouvernement de mauvaise gestion économique et de prioriser le programme nucléaire et les dépenses militaires au détriment du bien-être de la population.
Une jeunesse qui ne croit plus aux promesses
Ce qui frappe le plus dans ce mouvement, c’est la très forte implication de la jeunesse. Une génération entière semble avoir perdu confiance dans le système politique en place depuis 1979.
Les slogans scandés dans les rues ne réclament plus seulement des réformes économiques ou une meilleure gestion. Beaucoup appellent ouvertement à un changement de régime, ce qui constitue un défi sans précédent pour les autorités depuis la révolution islamique.
« Nous ne voulons plus de promesses. Nous voulons un avenir où nous pouvons respirer librement. »
Une jeune manifestante anonyme (témoignage recueilli avant le blackout)
Ce témoignage, parmi tant d’autres, illustre le profond désespoir mais aussi la détermination d’une partie importante de la jeunesse iranienne.
Quelle marge de manœuvre pour le pouvoir ?
Face à une telle mobilisation, le pouvoir semble hésiter entre plusieurs stratégies. L’ultimatum actuel pourrait être interprété de plusieurs façons :
- Une tentative de désamorcer la tension en isolant les « vrais » leaders des manifestants « ordinaires »
- Une opération de communication visant à montrer une certaine clémence
- Une phase préparatoire à une nouvelle vague de répression encore plus dure contre ceux qui ne se rendraient pas
- Une combinaison des trois stratégies précédentes
Quelle que soit l’interprétation retenue, l’issue reste très incertaine.
Les trois pouvoirs unis dans la fermeté
Dans un rare communiqué commun, les chefs des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) ont affirmé leur détermination à « punir de manière décisive » les responsables des « incidents terroristes » tout en promettant de travailler « sans relâche » pour résoudre les problèmes économiques.
Cette communication unifiée vise probablement à montrer que, malgré les tensions internes que chacun sait exister, le système reste solide face à la contestation populaire.
Vers une nouvelle vague d’exécutions ?
L’année 2025 aurait déjà vu environ 1 500 exécutions selon les chiffres du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU. Dans ce contexte, beaucoup craignent que les procès rapides annoncés ne débouchent sur une nouvelle vague d’exécutions publiques, notamment de jeunes manifestants.
La qualification de certains actes comme « guerre contre Dieu » laisse planer la menace de la peine capitale pour plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de personnes actuellement détenues.
Et maintenant ?
Alors que le délai de trois jours touche à sa fin, la situation reste extrêmement tendue. Les familles des détenus attendent dans l’angoisse, les militants à l’étranger multiplient les campagnes de sensibilisation, et la communauté internationale observe avec une inquiétude croissante.
Ce qui est certain, c’est que l’Iran traverse actuellement l’une des crises les plus graves de son histoire récente. Entre répression brutale, promesses de clémence très conditionnelles, crise économique profonde et défiance ouverte d’une partie importante de la population, le pays semble se trouver à un tournant majeur.
Les prochains jours, et surtout les prochaines semaines, seront déterminants pour comprendre dans quelle direction le pouvoir choisira de faire évoluer la situation. Vers plus de répression ? Vers une timide ouverture ? Ou vers un durcissement encore plus marqué ?
Une chose est sûre : l’ultimatum de trois jours lancé par la police iranienne restera dans les mémoires comme l’un des symboles les plus forts de cette crise historique.
À suivre de très près…
À retenir en quelques points
- Ultimatum de 3 jours lancé par la police aux participants aux manifestations
- Promesse de clémence pour les « jeunes trompés » qui se rendent
- Menace de répression « décisive » pour les instigateurs
- Entre 3 428 et potentiellement 20 000 morts selon les sources
- Possible qualification de « guerre contre Dieu » → peine de mort
- Blackout internet de 11 jours quasi-total
- Crise économique profonde avec chute du rial et hyperinflation
La situation évolue très rapidement. Les prochains jours seront décisifs pour l’avenir du mouvement et pour des milliers de familles iraniennes.








