Imaginez une femme assise sur une simple chaise, le visage flouté, pleurant devant des caméras nationales. Face à elle, un haut responsable judiciaire, entouré de ses collaborateurs, l’interroge sans ménagement. La scène, diffusée en direct sur la télévision publique, ressemble davantage à une mise en scène théâtrale qu’à une véritable procédure judiciaire. Pourtant, c’est bien la réalité qui se joue actuellement en Iran.
Depuis plusieurs jours, les écrans iraniens montrent en boucle ces séquences troublantes. Des personnes arrêtées lors des récentes manifestations y reconnaissent, souvent en sanglots, des actes graves commis pendant les protestations. La répétition de ces images soulève une question lancinante : assiste-t-on à de véritables confessions spontanées ou à une campagne organisée d’aveux forcés ?
Une stratégie assumée de terreur télévisée
Le personnage central de ces émissions n’est autre que le chef du pouvoir judiciaire lui-même. Habitué des plateaux télévisés depuis son arrivée à ce poste, il a décidé d’aller encore plus loin en menant personnellement les interrogatoires devant les caméras. L’objectif affiché est clair : montrer une justice rapide et inflexible.
Mais pour beaucoup d’observateurs, le message envoyé à la population est tout autre. Ces diffusions répétées viseraient surtout à instaurer un climat de peur généralisé. Voir des concitoyens, parfois très jeunes, reconnaître publiquement des faits graves et pleurer devant l’autorité judiciaire produit un effet psychologique puissant sur l’ensemble de la société.
Des scènes soigneusement orchestrées
Dans la plupart des séquences diffusées, le décor est sensiblement le même. De grands portraits du guide suprême et du fondateur de la République islamique dominent l’arrière-plan. Le responsable judiciaire est assis sur un siège imposant, entouré de plusieurs collaborateurs. Face à lui, la personne interrogée apparaît isolée, souvent tête baissée.
Les questions fusent, précises et insistantes. Les réponses, elles, semblent parfois préparées. Les personnes interrogées utilisent des expressions très similaires : « Je ne sais pas pourquoi j’ai fait quelque chose d’aussi stupide », « Je ne peux même pas me pardonner », « C’était une erreur terrible ». Cette répétition quasi mécanique intrigue fortement les spécialistes des droits humains.
« La diffusion d’aveux obtenus sous la contrainte et avant toute procédure judiciaire constitue une violation flagrante de la présomption d’innocence. »
Cette phrase résume parfaitement l’inquiétude exprimée par plusieurs organisations spécialisées dans la défense des droits humains. Selon elles, ces confessions interviennent généralement très peu de temps après l’arrestation, parfois seulement quelques jours.
Les accusations les plus diverses
Les faits reprochés varient considérablement d’une personne à l’autre. Certains sont accusés d’avoir jeté des projectiles sur les forces de l’ordre depuis les toits. D’autres auraient détenu des cocktails Molotov. Quelques séquences montrent même des adolescents expliquant avoir été payés pour manifester.
Une scène particulièrement marquante met en lumière une femme qui reconnaît avoir envoyé un message à une haute personnalité politique étrangère. L’interrogateur insiste lourdement sur le nom de cette personne, obligeant la femme à le prononcer avec difficulté et visiblement sous le coup d’une forte émotion.
Dans aucun des extraits diffusés publiquement, les autorités ne présentent d’éléments matériels concrets venant étayer les accusations. Aucune preuve tangible n’est montrée à l’écran. Seules les paroles de la personne interrogée semblent constituer la preuve principale.
Un responsable judiciaire au parcours controversé
L’homme qui mène ces interrogatoires publics n’est pas un inconnu du paysage politique iranien. Ancien ministre des Renseignements, il est considéré comme l’un des personnages les plus durs du système judiciaire actuel. Plusieurs organisations internationales le décrivent comme un exécutant sans concession des politiques du pouvoir en place.
Il fait l’objet de sanctions américaines et européennes en raison de son rôle présumé dans diverses violations des droits humains. Certaines sources l’accusent même d’avoir été impliqué dans des événements tragiques des années 1980, notamment des exécutions massives de prisonniers politiques.
Son style d’interrogatoire télévisé est particulier. Il parle calmement, presque posément, mais ses questions sont très directes et parfois insistantes. Il répète certaines formulations jusqu’à obtenir la réponse souhaitée. Cette méthode semble conçue pour créer un maximum de pression psychologique sur la personne interrogée.
Une promesse de justice expéditive
Lors d’une récente visite dans une prison de la capitale, le même responsable avait annoncé que les procès des personnes arrêtées seraient organisés très rapidement et de manière publique. Il avait alors expliqué que tout retard dans les procédures risquerait de diminuer l’effet dissuasif recherché.
« Si quelqu’un a commis des actes extrêmement graves, nous devons traiter ces dossiers sans délai », avait-il déclaré. Cette déclaration laisse peu de place au doute quant à l’intention réelle derrière ces procès rapides : produire un effet choc immédiat sur la population plutôt que garantir un examen minutieux des faits.
Un bilan humain très lourd
Les manifestations qui secouent le pays depuis plusieurs semaines ont déjà fait un nombre considérable de victimes. Les organisations indépendantes estiment que plusieurs milliers de personnes ont perdu la vie dans le cadre de la répression. Le nombre d’arrestations se compterait également en dizaines de milliers.
- Des milliers de morts selon les ONG
- Des dizaines de milliers d’arrestations
- Des blessés par milliers
- De nombreuses disparitions signalées
Face à cette situation, la communauté internationale multiplie les déclarations condamnant ce qu’elle qualifie de « répression sanglante ». Plusieurs pays ont appelé à la libération immédiate des personnes arrêtées arbitrairement et à la fin des violations des droits fondamentaux.
Une arme psychologique puissante
La diffusion massive de ces aveux télévisés constitue sans doute l’une des stratégies les plus efficaces employées par les autorités pour tenter de briser la dynamique contestataire. Voir des personnes ordinaires, parfois très jeunes, reconnaître publiquement avoir commis des actes graves et exprimer des regrets profonds peut décourager beaucoup de citoyens tentés de rejoindre le mouvement.
Cette méthode n’est pas nouvelle dans l’histoire des régimes autoritaires. La télévision a souvent été utilisée comme instrument de propagande et de terreur. Les dictatures latino-américaines des années 1970-1980, certains régimes du Moyen-Orient ou encore l’Irak de Saddam Hussein ont régulièrement employé cette technique.
Ce qui frappe dans le cas iranien actuel, c’est le niveau de personnalisation de la mise en scène. Ce n’est pas un présentateur ou un journaliste qui mène l’interrogatoire, mais directement le plus haut responsable judiciaire du pays. Cette implication personnelle donne une dimension supplémentaire à ces émissions : elles deviennent une démonstration de force directe du pouvoir.
Le silence assourdissant des avocats
Dans toutes les séquences diffusées jusqu’à présent, aucun avocat n’est présent aux côtés des personnes interrogées. Aucun droit à la défense n’est visible. Les interrogatoires semblent se dérouler sans aucune garantie procédurale élémentaire.
Cette absence totale de représentation légale constitue l’un des points les plus critiqués par les organisations de défense des droits humains. Dans un État de droit, même minimal, une personne interrogée dans le cadre d’une procédure pénale devrait pouvoir bénéficier de l’assistance d’un conseil dès les premiers instants de sa garde à vue.
Vers une normalisation de la justice spectacle ?
La répétition quasi quotidienne de ces émissions pose une question fondamentale : assiste-t-on à l’instauration progressive d’une forme de « justice spectacle » en Iran ? Le mélange entre procédure judiciaire, émission de télévision et message politique crée un précédent dangereux.
Si cette méthode s’avère efficace pour calmer temporairement la contestation, elle pourrait devenir un outil récurrent lors des prochaines crises sociales. Les autorités auraient trouvé un moyen à la fois moderne et ancien de rappeler leur pouvoir absolu : la télévision nationale comme tribunal populaire permanent.
La société iranienne face à ce rouleau compresseur
Malgré cette offensive médiatique d’envergure, la contestation ne semble pas totalement éteinte. De nombreux Iraniens, notamment dans les réseaux sociaux (lorsqu’ils parviennent à contourner la censure), dénoncent ces mises en scène. Certains parlent ouvertement de torture psychologique et physique préalable à ces confessions publiques.
D’autres soulignent l’extrême courage qu’il faut pour résister à ce type de pression. Être privé de sommeil, menacé, éventuellement torturé, puis placé devant des caméras nationales avec l’injonction de reconnaître des faits graves représente une épreuve psychologique d’une violence inouïe.
Le fait que certaines personnes parviennent malgré tout à glisser des messages subtils ou à montrer des signes de détresse visibles constitue parfois la seule forme de résistance possible dans ces conditions extrêmes.
Un miroir grossissant des tensions internes
Ces émissions télévisées sont aussi le reflet d’un pouvoir qui se sent menacé. Le fait de devoir mettre en scène des confessions publiques aussi rapidement après le début des manifestations témoigne d’une forme d’inquiétude au plus haut niveau. Si le pouvoir était totalement sûr de sa légitimité et de sa capacité à contrôler la situation, il n’aurait probablement pas besoin de recourir à de tels procédés.
La multiplication de ces séquences pourrait donc paradoxalement révéler la fragilité du système plus qu’elle ne démontre sa force. Dans de nombreux pays, l’intensification soudaine de la propagande et des démonstrations de force coïncide souvent avec les périodes de plus grande vulnérabilité du régime.
Que retenir de cette nouvelle étape ?
Cette vague d’aveux forcés télévisés marque sans doute une nouvelle étape dans la confrontation entre le pouvoir iranien et sa population. En choisissant de mettre en scène ces interrogatoires, les autorités ont franchi un cap supplémentaire dans l’instrumentalisation des médias et dans la volonté de briser psychologiquement toute forme de contestation.
Pour les défenseurs des droits humains, il s’agit d’une violation grave et systématique des standards internationaux les plus élémentaires. Pour la population iranienne, c’est un message quotidien de menace et d’intimidation. Pour le reste du monde, c’est une nouvelle illustration des méthodes employées pour maintenir un régime contesté au pouvoir.
L’avenir dira si cette stratégie produira l’effet dissuasif recherché ou si, au contraire, elle renforcera la détermination des contestataires à poursuivre leur combat pour plus de libertés et de respect des droits fondamentaux. Une chose est sûre : ces images resteront gravées dans les mémoires comme l’un des symboles les plus marquants de cette crise majeure que traverse actuellement la République islamique d’Iran.
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