Imaginez un continent entier marqué par des décennies d’ingérences étrangères, où des gouvernements élus sont renversés au nom d’intérêts économiques ou idéologiques. L’Amérique latine porte encore les cicatrices d’une histoire complexe avec son puissant voisin du nord. Récemment, l’annonce d’une opération militaire d’envergure contre le Venezuela a ravivé ces souvenirs douloureux.
Cette région a souvent été le théâtre d’interventions directes ou indirectes des États-Unis, surtout depuis la Guerre froide. Ces actions, motivées par la lutte contre le communisme ou la protection d’intérêts stratégiques, ont laissé des traces profondes dans les sociétés concernées.
Une Longue Histoire d’Ingérences en Amérique Latine
Depuis les années 1950, les États-Unis ont multiplié les opérations en Amérique latine. Ces interventions prenaient diverses formes : coups d’État orchestrés, soutiens à des régimes autoritaires, invasions militaires ou financements de groupes armés. Elles visaient souvent à contrer l’influence soviétique ou à préserver des avantages économiques.
Cette politique, parfois qualifiée d’impérialiste, a profondément influencé le destin de nombreux pays. Elle a contribué à l’instabilité politique et à des violations massives des droits humains dans plusieurs nations.
1954 : Le Coup d’État au Guatemala
L’une des premières interventions majeures date de 1954 au Guatemala. Le président Jacobo Arbenz Guzmán avait lancé une réforme agraire ambitieuse. Cette mesure menaçait directement les vastes plantations de la United Fruit Company, un géant américain qui dominait l’économie locale.
Washington a vu dans cette réforme un danger communiste. La CIA a alors organisé et financé un coup d’État. Des mercenaires, entraînés par les services américains, ont envahi le pays et forcé Arbenz à démissionner le 27 juin 1954.
Cette opération, connue sous le nom de code PBSuccess, a installé un régime militaire favorable aux intérêts américains. Des décennies plus tard, les États-Unis ont officiellement reconnu le rôle central de la CIA dans ce renversement.
Les conséquences ont été durables. Le Guatemala a plongé dans une longue période d’instabilité, marquée par une guerre civile sanglante qui a duré jusqu’en 1996.
La lutte contre le communisme justifiait à l’époque presque toutes les actions.
Cette justification reviendra souvent dans les décennies suivantes.
1961 : L’Échec de la Baie des Cochons à Cuba
Quelques années plus tard, Cuba devient le foyer d’une tentative d’invasion spectaculaire. Après la révolution de Fidel Castro en 1959, les relations avec Washington se détériorent rapidement. Le nouveau régime communiste nationalise des entreprises américaines et s’aligne sur l’Union soviétique.
En avril 1961, environ 1 400 exilés cubains, entraînés et équipés par la CIA, débarquent à la Baie des Cochons. L’objectif : renverser Castro et installer un gouvernement pro-américain.
L’opération tourne au désastre. Les forces de Castro repoussent rapidement les envahisseurs. Les combats font environ une centaine de morts de chaque côté. Cet échec humiliant marque un tournant dans la Guerre froide.
Il renforce également la position de Castro, qui se rapproche encore plus de Moscou. La crise des missiles de 1962 en sera une conséquence directe.
1965 : L’Intervention en République Dominicaine
En 1965, les États-Unis interviennent directement en République Dominicaine. Un soulèvement populaire vise à restaurer Juan Bosch, un président de gauche renversé deux ans plus tôt par un coup militaire.
Invoquant le risque d’une « seconde Cuba », Washington envoie des marines et des parachutistes à Saint-Domingue. L’opération vise à étouffer le mouvement constitutionnaliste.
Cette intervention rapide stabilise un régime conservateur. Elle illustre la doctrine Johnson : empêcher à tout prix l’émergence de gouvernements de gauche dans l’hémisphère occidental.
Les Années 1970 : Soutien aux Dictatures du Cône Sud
Les années 1970 voient un soutien actif à plusieurs dictatures militaires en Amérique du Sud. Ces régimes sont perçus comme des remparts contre les mouvements de gauche armés.
Au Chili, le 11 septembre 1973, un coup d’État renverse le président socialiste Salvador Allende. Le général Augusto Pinochet prend le pouvoir avec l’appui logistique et politique des États-Unis.
Des documents déclassifiés montrent que Washington a encouragé et aidé la junte. Henry Kissinger, alors secrétaire d’État, joue un rôle clé dans cette politique.
En Argentine, la junte militaire de 1976 reçoit également un soutien tacite. Kissinger encourage les généraux à agir rapidement contre les opposants, malgré les disparitions massives.
Cette période voit naître le Plan Condor. Six dictatures – Argentine, Chili, Uruguay, Paraguay, Bolivie et Brésil – coordonnent leurs efforts pour éliminer les opposants de gauche.
- Échanges d’informations sur les dissidents
- Enlèvements transfrontaliers
- Exécutions extrajudiciaires
Les États-Unis apportent un soutien logistique et intelligence à cette opération. Des milliers de personnes disparaissent ainsi dans toute la région.
En Argentine seule, au moins 10 000 opposants sont portés disparus. Le chiffre réel est probablement beaucoup plus élevé.
Les Années 1980 : Les Guerres Civiles en Amérique Centrale
Les années 1980 sont marquées par des conflits sanglants en Amérique centrale. Au Nicaragua, la révolution sandiniste renverse le dictateur Anastasio Somoza en 1979.
Le président Ronald Reagan voit dans ce nouveau gouvernement une menace. Il autorise la CIA à financer et armer les Contras, des groupes contre-révolutionnaires.
Cette aide, partiellement financée par la vente illégale d’armes à l’Iran, devient le scandale Iran-Contra. La guerre civile qui en découle fait environ 50 000 morts et ravage le pays jusqu’en 1990.
Au Salvador, les États-Unis soutiennent massivement le gouvernement contre la guérilla du FMLN. Des conseillers militaires américains forment les forces salvadoriennes.
Cette guerre civile, qui dure de 1980 à 1992, cause plus de 72 000 morts. Des massacres comme celui d’El Mozote, perpétré par des unités formées par les Américains, marquent les esprits.
1983 : L’Invasion de la Grenade
En octobre 1983, les États-Unis lancent l’opération Urgent Fury à la Grenade. Un coup d’État interne a porté au pouvoir une junte d’extrême gauche.
Reagan invoque la protection de citoyens américains et la demande d’organisations régionales. L’intervention est rapide : marines et rangers prennent le contrôle de l’île en quelques jours.
L’opération fait plus d’une centaine de morts. Elle est largement critiquée à l’ONU, mais présentée comme un succès par Washington.
1989 : L’Opération au Panama
En décembre 1989, le président George Bush lance l’opération Just Cause au Panama. L’objectif : capturer le général Manuel Noriega, ancien allié des services américains devenu gênant.
Plus de 27 000 soldats américains participent à l’invasion. Noriega se rend après plusieurs jours de combats.
Les bilans divergent : 500 morts selon les sources officielles, plusieurs milliers selon les organisations humanitaires. Noriega sera condamné aux États-Unis pour trafic de drogue.
Cette intervention marque la fin d’une décennie intense en Amérique latine. Elle rappelle aussi le rôle de l’École des Amériques, fondée au Panama en 1946, où de nombreux officiers latino-américains ont été formés.
À retenir : Ces interventions, souvent justifiées par la sécurité nationale américaine, ont eu des conséquences humaines dramatiques et ont façonné durablement les relations entre les États-Unis et l’Amérique latine.
Au-delà des événements spécifiques, cette histoire soulève des questions profondes. Comment une puissance justifie-t-elle ses actions à l’étranger ? Quelles sont les limites de l’ingérence au nom de la démocratie ou de la sécurité ?
Aujourd’hui, alors que de nouvelles tensions émergent avec le Venezuela, ces chapitres du passé résonnent particulièrement. Ils rappellent que l’histoire ne se répète pas toujours, mais qu’elle bégaie souvent.
Comprendre ces interventions permet de mieux appréhender les dynamiques actuelles en Amérique latine. Les cicatrices sont encore visibles dans les mémoires collectives et les institutions de nombreux pays.
Cette période illustre aussi l’évolution de la politique étrangère américaine. De la doctrine Monroe au post-Guerre froide, les motivations ont varié, mais le principe d’influence régionale est resté constant.
Enfin, ces événements invitent à la réflexion sur le rôle des grandes puissances dans le monde. L’Amérique latine, riche en ressources et stratégiquement positionnée, a souvent payé le prix de ces jeux géopolitiques.
L’histoire de ces interventions continue d’alimenter les débats sur la souveraineté, les droits humains et les relations internationales. Elle reste un sujet essentiel pour comprendre le monde contemporain.









