Imaginez arriver au travail et entendre des détonations à quelques mètres de votre bureau. Des salariés confinés, des collègues qui refusent de revenir le lendemain. Ce n’est pas une scène de film, mais la réalité vécue par près d’un millier d’employés dans un quartier de Marseille. L’insécurité liée au narcotrafic pousse même les grandes entreprises à battre en retraite.
Quand la violence quotidienne force une entreprise à fermer ses portes
Fin novembre 2025, la direction régionale d’Orange annonce une nouvelle inattendue : le site de Saint-Mauront, dans les quartiers nord de Marseille, fermera temporairement ses portes. Près de 1 000 salariés sont concernés par cette mesure qui doit durer jusqu’à mi-décembre. La raison ? Une montée des tensions dans le quartier, marquée par des affrontements violents et des tirs à proximité immédiate des locaux.
Les employés rapportent avoir entendu des coups de feu à plusieurs reprises. Certains jours, ils ont été confinés pour leur sécurité. Le sentiment dominant ? Celui d’être pris au milieu d’une guerre entre bandes rivales. Une situation devenue intenable pour beaucoup, au point que certains refusaient purement et simplement de revenir sur site.
Cette fermeture provisoire n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans un contexte plus large où les entreprises, même les plus solides, commencent à plier face à l’insécurité grandissante dans certains territoires.
Un quartier emblématique pris dans l’étau du narcotrafic
Le site de Saint-Mauront n’est pas un bâtiment quelconque. Implanté depuis les années 1960, il représente un ancrage historique dans les quartiers nord. Pour beaucoup de salariés et d’habitants, il symbolise une présence économique stable dans une zone souvent délaissée.
Mais aujourd’hui, ce quartier sensible subit de plein fouet les conséquences du trafic de drogue. Les règlements de comptes, les fusillades et les intimidations font partie du quotidien. Les entreprises encore présentes deviennent malgré elles des témoins – et parfois des cibles collatérales – de cette violence.
Les syndicats, eux, dénoncent une situation qu’ils estiment connue depuis longtemps. Des alertes avaient été lancées dès la fin novembre, avec des droits de retrait et des pétitions. Pourtant, la direction a préféré la fermeture temporaire, jugée par certains comme une solution de facilité.
La réouverture de courte durée et le choc des impacts de balles
Mi-décembre, le site rouvre enfin. Les salariés reprennent le chemin du travail avec un mélange d’appréhension et d’espoir. Un dispositif policier renforcé est mis en place pour rassurer tout le monde. On pense alors que le pire est derrière.
Mais le répit dure à peine quelques semaines. Début janvier 2026, des impacts de balles sont découverts sur la façade du bâtiment. La nouvelle tombe comme un coup de tonnerre : la violence n’a pas disparu, elle a simplement attendu son moment.
La préfecture de police confirme l’information et annonce un renforcement immédiat du dispositif de sécurité. Mais le message est clair : même avec une présence policière accrue, le quartier reste exposé à des actes de violence imprévisibles.
Cette découverte relance le débat sur la pérennité de telles implantations. Faut-il maintenir coûte que coûte une présence économique, ou accepter de déplacer les activités vers des zones plus calmes ?
Les syndicats entre défense de l’emploi et réalisme
Du côté des représentants du personnel, les positions sont nuancées. Certains estiment que fermer un site emblématique enverrait un signal désastreux. « Renoncer plutôt que sécuriser serait abandonner les salariés et les habitants des quartiers populaires », déclare un responsable syndical.
« La solution ne peut pas être la fermeture des entreprises dès qu’il y a de la violence aux alentours. Sinon, il n’y aurait plus aucune entreprise ouverte dans certains quartiers. »
Un autre représentant tempère : « Oui, il y a de la violence autour. En même temps, on est dans les quartiers nord de Marseille ». Il rappelle que l’entreprise est implantée depuis des décennies et qu’elle a toujours su gérer les difficultés du passé.
Mais il pointe aussi un cercle vicieux : la fermeture progressive des services publics et des entreprises laisse le champ libre à la délinquance. Moins de présence légale, plus d’espace pour les activités illégales.
Un phénomène qui s’étend à d’autres grandes entreprises
Orange n’est pas la seule grande société à faire face à ce dilemme. D’autres groupes envisagent ou ont déjà acté le départ de sites situés dans des zones sensibles. Le message est préoccupant : même les structures employant des milliers de personnes peuvent être contraintes de revoir leurs implantations.
Cette tendance interroge sur l’attractivité de certains territoires. Comment maintenir l’emploi local quand la sécurité élémentaire n’est plus garantie ? Les pouvoirs publics sont directement mis en cause : la présence de l’État semble reculer là où elle serait pourtant la plus nécessaire.
Les habitants, eux, vivent cette situation au quotidien. La disparition progressive des entreprises accentue le sentiment d’abandon. Et pourtant, ces mêmes entreprises étaient souvent les derniers bastions d’activité économique stable.
Les conséquences sur le tissu économique local
À plus long terme, ces fermetures ou déplacements risquent d’aggraver la fracture territoriale. Les quartiers déjà fragilisés perdent des emplois qualifiés, des formations, des opportunités. Le chômage augmente, la précarité aussi.
Les jeunes du quartier se retrouvent avec encore moins de perspectives. Le trafic apparaît alors comme une voie rapide – et dangereuse – vers l’argent. Un cercle vicieux que beaucoup dénoncent depuis des années.
- Perte d’emplois directs pour les salariés concernés
- Diminution de l’activité économique locale
- Renforcement du sentiment d’abandon des habitants
- Difficulté accrue à attirer de nouvelles entreprises
- Aggravation des tensions sociales
Ces conséquences ne sont pas théoriques. Elles se mesurent déjà dans d’autres villes où des sites industriels ou tertiaires ont fermé pour des raisons similaires.
Quelle réponse des pouvoirs publics ?
Face à ces événements, les autorités renforcent ponctuellement la présence policière. Des patrouilles supplémentaires, des contrôles plus fréquents. Mais beaucoup estiment que ces mesures restent insuffisantes face à l’ampleur du problème.
Le narcotrafic génère des sommes colossales et attire des réseaux toujours plus organisés. Les fusillades pour le contrôle des points de deal font partie d’une guerre économique souterraine qui déborde largement sur la vie quotidienne.
Certains appellent à une réponse globale : renforcement durable des effectifs, opérations coup de poing régulières, mais aussi investissements sociaux massifs. Car la seule répression ne suffira pas à reconquérir ces territoires perdus.
Vers une sécurisation durable ou un repli généralisé ?
Aujourd’hui, la question est posée sans détour : faut-il sécuriser durablement ces sites ou accepter leur déplacement ? Les syndicats plaident pour la première option. Ils estiment que céder du terrain reviendrait à valider la loi des trafiquants.
Mais la réalité est cruelle. Même avec une présence policière renforcée, les impacts de balles récents montrent que le risque zéro n’existe pas. Les entreprises ont aussi une responsabilité vis-à-vis de leurs salariés : garantir leur sécurité physique.
Ce dilemme n’est pas prêt de trouver une solution simple. Il reflète une crise profonde qui touche non seulement Marseille, mais plusieurs grandes villes françaises. L’insécurité liée au narcotrafic met à l’épreuve le modèle républicain d’égalité des territoires.
En attendant, les salariés d’Orange continuent de vivre dans l’incertitude. Chaque matin, ils se demandent si la journée se passera sans incident. Une situation qui use, qui fatigue, et qui interroge sur l’avenir de ces quartiers autrefois populaires et ouvriers.
Car derrière les chiffres et les annonces, il y a des vies concrètes. Des familles qui comptent sur ces salaires stables. Des habitants qui voient leur quartier se vider de ses forces vives. L’histoire du site de Saint-Mauront n’est qu’un épisode d’une crise beaucoup plus large, mais elle concentre toutes les contradictions d’une société qui peine à protéger ses citoyens là où ils en ont le plus besoin.
La violence liée au narcotrafic ne s’arrête pas aux portes des entreprises. Elle gangrène peu à peu le tissu social et économique de quartiers entiers, obligeant chacun à faire des choix douloureux entre présence et sécurité.
Restera-t-il un jour possible de travailler, de vivre, d’élever ses enfants dans ces zones sans craindre pour sa vie ? La réponse dépendra de la capacité collective à reprendre le contrôle. En attendant, les impacts de balles sur la façade d’un grand groupe rappellent cruellement que le temps presse.









