Imaginez pendant près de quatre décennies attendre, espérer, se battre pour qu’éclate enfin la vérité sur la mort violente d’un être cher… puis, le jour où cette vérité arrive enfin sous la forme d’aveux complets et détaillés, apprendre que la justice ne pourra jamais condamner le coupable. C’est le calvaire que traverse actuellement la famille Bonfati. Une histoire qui dépasse l’entendement et qui pose aujourd’hui des questions brûlantes sur notre système judiciaire.
Quand la prescription devient une seconde peine pour les victimes
Le 18 janvier 2026 restera sans doute gravé comme un jour de deuil supplémentaire pour les proches de Marie-Thérèse Bonfanti. La plus haute juridiction française a confirmé ce que beaucoup redoutaient : malgré des aveux clairs et circonstanciés, aucun procès pour meurtre ne pourra avoir lieu. Le temps a gagné. Irrémédiablement.
Mai 1986 – Une disparition ordinaire qui tourne au drame
Par un bel après-midi de printemps, une jeune femme de 25 ans, mère d’un petit garçon, part distribuer des journaux dans les rues de Pontcharra, petite ville de l’Isère. Elle ne rentrera jamais. Très vite, des témoins rapportent avoir entendu un cri déchirant. L’hypothèse criminelle s’impose rapidement aux enquêteurs.
Parmi les personnes interrogées figure rapidement un jeune homme de 21 ans qui connaissait la victime. Malgré de forts soupçons, l’absence d’aveux et surtout l’absence de corps font que l’enquête piétine. En 1989, le dossier est classé sans suite. Pour la famille, commence alors un interminable chemin de croix.
2020-2022 : l’espoir renaît… puis s’effondre
Trente-quatre ans après les faits, l’obstination des proches et l’évolution des techniques d’investigation poussent le parquet de Grenoble à rouvrir le dossier. En mai 2022, l’homme autrefois suspect principal, devenu chauffeur routier de 56 ans, est placé en garde à vue.
Et là, le miracle que plus personne n’osait espérer se produit : il reconnaît les faits. Il explique même le motif dérisoire de l’altercation : une simple voiture mal garée. Selon ses déclarations, la dispute dégénère, il étrangle la jeune femme puis dissimule le corps dans un ravin isolé. Des précisions glaçantes qui correspondent à tous les éléments recueillis depuis 1986.
« C’est comme si on nous avait rendu notre sœur pendant cinq minutes… juste le temps de nous dire qu’on ne la récupérerait jamais vraiment. »
Un proche de la victime
Pourtant, quelques mois plus tard, la douche froide : la prescription est prononcée. Le suspect est remis en liberté sous contrôle judiciaire. Et la famille apprend qu’elle ne pourra jamais voir l’assassin de leur fille, sœur, épouse, mère, comparaître devant une cour d’assises.
La mécanique implacable de la prescription en matière criminelle
En droit français, le délai de prescription pour les crimes était de 20 ans à l’époque des faits (aujourd’hui 30 ans depuis la loi de 2017). Mais ce délai ne commence pas forcément à la date du crime : il peut être interrompu ou suspendu par différents actes d’enquête ou de procédure.
Dans l’affaire Bonfanti, le dernier acte interruptif d’enquête date de 1989. Le délai de 20 ans a donc expiré en 2009. Même la réouverture du dossier en 2020 n’a pas pu « relancer » la prescription, la Cour de cassation considérant que les nouveaux éléments ne constituaient pas des actes suffisamment décisifs pour faire repartir le compteur.
Cette interprétation stricte vient d’être confirmée au plus haut niveau judiciaire, créant ainsi une jurisprudence particulièrement lourde de conséquences pour l’ensemble des cold cases français.
Les réactions : entre colère, incompréhension et désespoir
Le mari de la victime parle d’une injustice violente. Le frère évoque un sentiment d’abandon moral. Les mots sont forts, les larmes nombreuses. Toute la famille se sent doublement victime : d’abord du crime lui-même, ensuite de ce qu’elle perçoit comme une défaillance du système censé la protéger.
« On nous demande d’accepter l’inacceptable », résume l’un des membres de la famille. Un cri du cœur partagé par de nombreux observateurs qui s’interrogent sur le sens même de la persévérance judiciaire lorsqu’elle aboutit à une telle issue.
Et maintenant ? Les conséquences pour les autres affaires non élucidées
Cette décision fait l’effet d’une bombe dans le petit monde des cold cases. De nombreux dossiers rouvertes ces dernières années grâce aux progrès scientifiques (ADN, généalogie génétique, nouvelles expertises) pourraient se retrouver dans la même situation : aveux ou preuves formelles obtenus après l’expiration du délai de prescription.
- Le meurtre de la petite Émile, si jamais des aveux tardifs survenaient après 2043
- L’affaire Dupont de Ligonnès si des éléments nouveaux apparaissaient après 2031
- De nombreux viols aggravés ou assassinats des années 80-90 toujours en attente
- Les disparitions inquiétantes suivies de découvertes de corps tardives
Autant de dossiers qui, malgré des avancées scientifiques majeures, pourraient ne jamais aboutir à un jugement pénal.
Faut-il revoir la prescription en matière criminelle ?
Le débat est désormais ouvert. Certains juristes plaident pour une prescription beaucoup plus longue, voire pour sa suppression totale dans les cas de meurtre et de crime contre l’humanité. D’autres rappellent que la prescription existe pour protéger la société d’enquêtes menées trop longtemps après les faits, lorsque les preuves deviennent fragiles et que la mémoire des témoins s’effrite.
Mais face à un aveu clair, circonstancié et corroboré par les premiers éléments de l’enquête, l’argument de la fragilité des preuves tombe. Le dilemme est terrible : faut-il privilégier la sécurité juridique du suspect ou le droit imprescriptible des victimes à la vérité et à la justice ?
Un cri d’alarme pour l’avenir des pôles cold cases
Depuis quelques années, la France s’est dotée de pôles spécialisés dans les affaires non élucidées. Des moyens supplémentaires, des enquêteurs formés, des outils scientifiques modernes… Mais si les affaires les plus prometteuses se heurtent finalement au mur de la prescription, quel sens donner à cet effort collectif ?
Le mari de Marie-Thérèse Bonfanti l’a dit avec une lucidité glaçante : « Je ne sais pas comment vont survivre les pôles cold cases après une telle décision. » Une interrogation légitime qui dépasse largement le cadre de cette affaire tragique.
La mémoire face à l’oubli institutionnel
Aujourd’hui, la famille Bonfanti ne demande plus la condamnation pénale de l’auteur. Elle sait que ce combat-là est perdu. Ce qu’elle réclame désormais, c’est que la société n’oublie pas. Que le nom de Marie-Thérèse continue d’être prononcé. Que son histoire serve à faire évoluer le droit.
Car derrière chaque cold case, il y a d’abord des visages, des rires figés sur des photos jaunies, des anniversaires qui ne seront jamais plus célébrés, des enfants qui grandissent sans leur mère.
Il y a surtout cette question lancinante qui hante encore les nuits des proches : pourquoi le temps, qui devait normalement servir la justice, a-t-il finalement servi l’impunité ?
Une chose est sûre : l’affaire Bonfanti ne sera jamais vraiment close. Pas tant qu’une partie de la société continuera de penser qu’un meurtre avoué mérite mieux qu’un classement définitif pour « prescription ». Même si la loi, aujourd’hui, en décide autrement.
Et c’est peut-être là le véritable scandale.









