Un symbole fort de décolonisation au cœur de New Delhi
Imaginez un instant : au sein même du bâtiment qui représente l’État indien, un vestige direct de l’ère britannique disparaît pour laisser place à un héros national. Ce changement n’est pas anodin. Il touche un lieu chargé d’histoire, conçu par des architectes coloniaux, et désormais réapproprié par des figures indiennes.
Le geste s’inscrit dans une dynamique plus large impulsée par le gouvernement actuel. Depuis plusieurs années, des initiatives visent à effacer les traces visibles de la domination étrangère pour célébrer les artisans de la liberté. Ce remplacement illustre parfaitement cette volonté de rompre avec un passé perçu comme oppressif.
Le rôle central d’Edwin Lutyens dans la naissance de New Delhi
Edwin Lutyens reste une figure incontournable de l’architecture du XXe siècle en Inde. Il a dirigé la conception de la nouvelle capitale impériale britannique, souvent appelée « Delhi de Lutyens ». Ce quartier regroupe des édifices grandioses, mêlant influences européennes et motifs indiens.
Son œuvre la plus célèbre inclut le palais présidentiel lui-même, ainsi que le bâtiment du Parlement construit au début du siècle dernier. Ces structures imposantes symbolisaient la puissance coloniale. Ironiquement, c’est dans ce cadre qu’une statue le représentant a longtemps trôné.
Lutyens a collaboré avec Herbert Baker pour façonner cet ensemble urbain majestueux. Leur vision a donné naissance à un espace qui continue d’impressionner par son ampleur et son raffinement. Pourtant, pour beaucoup aujourd’hui, ces bâtiments rappellent avant tout une période de soumission.
Chakravarti Rajagopalachari : un géant de l’indépendance
Chakravarti Rajagopalachari, affectueusement surnommé Rajaji, incarne une trajectoire exemplaire dans la lutte pour la liberté. Juriste brillant, écrivain talentueux, il a joué un rôle clé dans le mouvement indépendantiste aux côtés des leaders historiques.
Après l’indépendance, il devient le premier Indien à occuper le poste de gouverneur général, de 1948 à 1950. Cette période transitoire marque la fin du régime colonial et l’avènement de la République indienne. Rajaji a ensuite exercé comme ministre et gouverneur d’État, laissant une empreinte durable.
Son engagement politique s’accompagne d’une pensée conservatrice et d’une plume prolifique. Il a traduit des épopées classiques en anglais et défendu des valeurs morales profondes. Sa statue au palais présidentiel honore donc non seulement un homme, mais tout un pan de l’histoire nationale.
La déclaration de la présidente Droupadi Murmu
Dans un communiqué officiel, la présidente a souligné la portée de cette initiative. Elle explique que ce geste s’intègre dans un ensemble de mesures destinées à se libérer des restes de l’esprit colonial.
Cette initiative s’inscrit dans une série de mesures visant à se défaire des vestiges de l’esprit colonial et à embrasser, avec fierté, la richesse de la culture de l’Inde.
Ces mots résonnent comme un appel à la reconnaissance collective. Ils invitent chaque citoyen à célébrer les racines culturelles authentiques plutôt que les symboles imposés de l’extérieur.
Le discours du Premier ministre Narendra Modi
Le Premier ministre a longuement évoqué ce sujet lors de son allocution radiophonique hebdomadaire. Il a insisté sur la nécessité de mettre fin à une « mentalité de servitude » qui persistait dans certains espaces publics.
On a permis aux statues d’administrateurs britanniques de rester … mais on a refusé de faire une place à celles des plus grands fils de la nation. Aujourd’hui, le pays laisse derrière lui cette mentalité coloniale.
Il a présenté ce remplacement comme une étape concrète vers la libération des esprits. Pour lui, honorer les héros indiens dans les lieux de pouvoir représente une affirmation de souveraineté culturelle.
Ce message s’inscrit dans une vision plus globale promue depuis des années. Le dirigeant cherche à redonner confiance aux Indiens en valorisant leur héritage précolonial et postcolonial.
Un contexte de gestes symboliques répétés
Ce n’est pas la première fois que de tels changements interviennent. En 2022, une statue imposante de Subhas Chandra Bose a été installée près du Mémorial de la guerre à New Delhi.
Elle occupe précisément l’emplacement où se dressait autrefois celle du roi George V, retirée il y a des décennies. Bose, surnommé Netaji, reste une icône controversée pour son alliance tactique avec des puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale.
Malgré les débats, son image incarne la résistance armée contre l’occupant britannique. Ce type d’actions montre une volonté systématique de réécrire le paysage monumental de la capitale.
L’impact sur la perception collective de l’histoire
Ces remplacements ne se limitent pas à un simple changement esthétique. Ils interrogent la manière dont une nation raconte son passé. En retirant des figures coloniales des lieux de pouvoir, l’Inde affirme qu’elle n’est plus définie par l’expérience britannique.
Pour certains observateurs, cela renforce le sentiment d’appartenance nationale. Les jeunes générations grandissent entourées de symboles qui célèbrent leurs propres ancêtres plutôt que ceux des anciens dominateurs.
D’autres y voient une réécriture sélective de l’histoire. Les édifices conçus par Lutyens continuent d’exister et d’abriter les institutions républicaines. Le paradoxe reste entier : on utilise l’héritage architectural colonial tout en effaçant ses figures associées.
La dimension politique et culturelle plus large
Le gouvernement nationaliste met l’accent sur la fierté culturelle hindoue et indienne. Ces gestes s’intègrent dans une stratégie visant à consolider une identité nationale unifiée autour de valeurs ancestrales.
En parallèle, des réformes éducatives, des changements de noms de rues et de villes poursuivent le même objectif. L’idée sous-jacente est de décoloniser les esprits autant que les espaces physiques.
Ce processus soulève des questions sur l’équilibre entre mémoire et oubli. Faut-il conserver certains vestiges pour comprendre le passé, ou les effacer pour avancer librement ? Le débat reste vif au sein de la société indienne.
Les réactions et perspectives futures
Beaucoup saluent cette initiative comme un pas vers la dignité nationale. D’autres craignent une forme de révisionnisme historique qui minimiserait les apports complexes de la période coloniale.
Quoi qu’il en soit, ce remplacement marque un tournant visible. Il illustre comment les symboles continuent de porter des messages politiques puissants dans l’Inde contemporaine.
À l’avenir, d’autres statues ou monuments pourraient connaître le même sort. Le mouvement de décolonisation symbolique semble loin d’être achevé. Il reflète les évolutions profondes d’une nation en quête d’affirmation identitaire.
Ce geste au palais présidentiel reste donc bien plus qu’un simple changement décoratif. Il incarne une volonté collective de réécrire les codes du pouvoir en plaçant les héros indiens au centre de la scène.
En célébrant Rajaji là où trônait Lutyens, l’Inde affirme haut et fort qu’elle regarde désormais vers son propre avenir, libérée des ombres du passé colonial.









