Imaginez un hélicoptère léger survolant les plaines du Rajasthan ou les contreforts de l’Himalaya, portant fièrement la mention « Made in India ». Ce rêve longtemps caressé par New Delhi devient réalité en ce début d’année 2026. Après des décennies de collaboration, Airbus Helicopters et l’Inde passent à une nouvelle dimension industrielle avec l’inauguration d’une chaîne d’assemblage dédiée au best-seller de la gamme : le H125.
Ce site, implanté stratégiquement près de Bangalore – la Silicon Valley indienne –, symbolise bien plus qu’une simple usine. Il incarne une ambition nationale : produire localement des équipements de pointe et réduire drastiquement la dépendance aux importations militaires. Un virage historique célébré en présence des plus hautes autorités des deux pays.
Un partenariat de plus de soixante ans qui s’intensifie
La relation entre Airbus Helicopters (anciennement Eurocopter puis Aérospatiale) et l’Inde ne date pas d’hier. Dès les années 1960, les deux parties signaient un premier accord majeur. Ce contrat permettait déjà la fabrication sous licence d’appareils emblématiques sur le sol indien.
Depuis ces débuts, des centaines d’hélicoptères ont été assemblés localement. Ils continuent aujourd’hui de remplir des missions essentielles, que ce soit pour le transport de troupes, le soutien logistique en haute altitude ou les évacuations sanitaires en zones reculées.
Les pionniers : Alouette III et Lama
Le premier grand succès fut l’Alouette III. Produite dès 1965 sous licence, elle a rapidement conquis les forces armées indiennes grâce à sa robustesse et sa capacité à opérer dans des conditions extrêmes. Quelques années plus tard, l’accord s’est étendu au Lama, version spécialement adaptée aux très hautes altitudes.
Ces appareils ont marqué l’histoire de l’aviation indienne. Leur longévité exceptionnelle témoigne de la qualité de la coopération technique mise en place il y a déjà plus de six décennies. Aujourd’hui encore, la majorité de ces machines volent toujours, prouvant leur fiabilité hors norme.
Le H125 : le successeur moderne et polyvalent
Le H125, également connu sous le nom d’Ecureuil dans sa version civile, représente la génération actuelle des hélicoptères légers polyvalents. Capable d’emporter jusqu’à six passagers, il excelle dans une multitude de missions : surveillance, transport VIP, travaux aériens, secours en montagne, missions médicales d’urgence.
Sa version militaire intéresse particulièrement les forces indiennes. Celles-ci recherchent activement un hélicoptère léger de reconnaissance et de surveillance. Le H125 répond parfaitement à ce besoin grâce à sa maniabilité, sa faible signature acoustique et sa capacité à intégrer des équipements optroniques modernes.
Une usine stratégique près de Bangalore
Vemagal, localité située non loin de Bangalore, accueille désormais cette ligne d’assemblage unique. L’emplacement n’a rien d’anodin : la région concentre une main-d’œuvre hautement qualifiée et un écosystème technologique parmi les plus dynamiques d’Asie.
L’inauguration s’est déroulée de manière symbolique. Depuis Bombay, le Premier ministre indien et le président français ont présidé la cérémonie en visioconférence. Sur place, les ministres de la Défense des deux pays ont assisté aux premiers gestes officiels marquant le démarrage du projet.
Un calendrier industriel ambitieux
L’usine doit être pleinement opérationnelle dès le mois d’avril 2026. Les équipes techniques finalisent actuellement les installations et les processus qualité. Le premier vol d’un H125 entièrement assemblé sur ce site est attendu avant la fin de l’année civile.
Les premières livraisons à des clients indiens – civils et militaires confondus – devraient intervenir au printemps 2027. Ce calendrier serré illustre la détermination des partenaires à concrétiser rapidement ce transfert de technologie majeur.
Tata Group : un opérateur privé aux commandes
Grande nouveauté : la ligne ne sera pas gérée par un acteur public mais par un géant privé indien. Le conglomérat Tata assurera l’exploitation quotidienne et emploiera à terme environ 500 personnes sur le site.
Ce choix reflète la philosophie actuelle du gouvernement indien : privilégier les acteurs privés nationaux performants pour accélérer la montée en compétences et la compétitivité industrielle. Tata, déjà partenaire d’Airbus sur d’autres programmes, dispose de l’expérience et de la crédibilité nécessaires.
Un écosystème Airbus déjà très implanté en Inde
Airbus n’est pas un nouvel arrivant sur le sous-continent. Depuis plusieurs années, le groupe développe une présence industrielle et technologique conséquente. Plus de 3 800 collaborateurs travaillent aujourd’hui pour Airbus en Inde, dont une très large majorité concentrée à Bangalore.
Ces équipes interviennent principalement dans l’ingénierie, le numérique, l’innovation et les services support. Le centre d’ingénierie et d’innovation de Bangalore constitue d’ailleurs l’un des plus importants hors Europe pour le constructeur.
« Notre collaboration avec l’Inde, c’est du gagnant-gagnant »
Responsable du centre d’ingénierie et d’innovation Airbus à Bangalore
Cette implantation massive répond à une double logique : accéder à un vivier de talents exceptionnel et améliorer la résilience globale de la chaîne d’approvisionnement face aux tensions géopolitiques.
Des achats records en Inde
En 2025, Airbus a dépensé 1,5 milliard de dollars en composants et services auprès de fournisseurs indiens. Ce chiffre illustre l’ancrage croissant du groupe dans l’économie locale et la confiance accordée aux sous-traitants du pays.
La qualité et la compétitivité des entreprises indiennes expliquent en grande partie ce succès. Selon les responsables d’Airbus, l’écosystème local permet véritablement de gagner en performance et en agilité sur les marchés internationaux.
Le programme C295 : un précédent réussi
Depuis 2024, une autre ligne d’assemblage Airbus opère déjà en Inde, cette fois à Vadodara. Dédiée à l’avion de transport militaire C295, elle est également gérée en partenariat avec Tata Advanced Systems.
Sur les 56 appareils commandés par l’armée de l’air indienne, 40 seront produits localement. La livraison du premier exemplaire « Made in India » est programmée pour septembre 2026. Ce programme a servi de modèle et de preuve de concept pour le projet H125.
Des transferts de technologie structurés
Dans les deux cas, Airbus met un point d’honneur à garantir que la production locale respecte scrupuleusement les standards de définition du produit. Des équipes dédiées accompagnent en permanence les opérateurs indiens pour maintenir le niveau d’exigence attendu.
Cette démarche vise à préserver la réputation mondiale de fiabilité tout en permettant un transfert de savoir-faire complet et durable.
Un marché civil et militaire à fort potentiel
L’Inde, pays le plus peuplé de la planète, dispose d’un potentiel gigantesque pour l’utilisation des hélicoptères. Aujourd’hui encore sous-équipé par rapport à sa démographie et à ses besoins géographiques, le marché civil offre des perspectives considérables.
Airbus espère que la production locale du H125 va catalyser l’adoption de l’hélicoptère dans de nombreux secteurs : tourisme, extraction minière, connexion des zones reculées, secours d’urgence, surveillance environnementale.
Leader sur le segment civil en Asie du Sud
Avec environ 40 % de parts de marché sur le segment civil en Inde et dans le reste de l’Asie du Sud, Airbus Helicopters occupe déjà une position dominante. La fabrication locale devrait encore renforcer cette avance en réduisant les coûts et les délais de livraison.
Une année 2025 record pour Airbus Helicopters
Sur le plan mondial, l’année 2025 a été exceptionnelle pour la division hélicoptères d’Airbus. Le constructeur a vendu 544 appareils, soit une hausse de près de 20 % par rapport à l’année précédente.
Les commandes nettes ont atteint 536 unités auprès de 205 clients différents. Les livraisons ont progressé de 8,6 % pour s’établir à 392 appareils. Pour la première fois, Airbus Helicopters s’est classé numéro un mondial sur le marché militaire en termes de commandes.
La part des contrats militaires dans le carnet de commandes a bondi à 28 %, contre 19 % un an plus tôt. Cette dynamique est notamment portée par de grosses commandes en Europe et par l’intégration croissante des drones dans les systèmes de combat modernes.
L’ambition indienne d’autonomie stratégique
Ces résultats mondiaux contrastent avec la situation indienne. Longtemps premier importateur mondial d’armement conventionnel, New Delhi souhaite inverser radicalement la tendance. L’objectif officiel : fabriquer sur le sol national 70 % des équipements militaires d’ici la fin de la décennie.
Les programmes H125 et C295 s’inscrivent pleinement dans cette stratégie « Make in India » appliquée au secteur de la défense. Ils permettent à la fois de créer des emplois qualifiés, de développer des compétences stratégiques et de réduire la facture des importations.
Perspectives et défis à venir
Si le lancement de cette chaîne d’assemblage constitue une réussite diplomatique et industrielle, plusieurs défis restent à relever. Le respect du calendrier serré, la montée en cadence de la production, la certification complète des processus locaux et la conquête de parts de marché supplémentaires seront scrutés de près.
Pour autant, les signaux sont au vert. La complémentarité entre l’expertise technologique d’Airbus et la capacité d’exécution industrielle indienne, incarnée par Tata, laisse présager de beaux succès futurs.
En combinant héritage historique, ambition nationale et vision industrielle partagée, ce partenariat pourrait bien redessiner durablement le paysage aéronautique et de défense sur le continent asiatique. Une page importante s’écrit actuellement dans le ciel indien.
Et tandis que les premiers éléments du H125 « Made in India » prennent forme dans les ateliers de Vemagal, c’est tout un écosystème qui se prépare à accélérer. Une accélération qui pourrait transformer non seulement le marché local, mais aussi la place de l’Inde sur l’échiquier mondial de l’aéronautique.









