Mercredi après-midi, une simple étincelle a suffi. En quelques minutes, le complexe résidentiel de Wang Fuk Court, dans le district de Tai Po, s’est transformé en un enfer de flammes et de fumée. Quand les pompiers ont enfin maîtrisé le sinistre, le bilan était déjà effroyable : 146 personnes avaient perdu la vie. Quatre jours plus tard, Hong Kong reste sonnée, entre recueillement profond et colère sourde.
Le pire incendie résidentiel depuis des décennies
Le feu a pris dans l’après-midi dans l’un des huit immeubles de 31 étages du complexe construit en 1983. Très vite, les flammes se sont propagées à une vitesse terrifiante d’un bâtiment à l’autre. Les survivants décrivent une panique indescriptible : cages d’escalier bouchées par la fumée, alarmes incendie muettes, portes coupe-feu qui ne se fermaient plus.
Dimanche, les secours continuaient d’extraire des corps calcinés des appartements, des couloirs, voire des toits où certains résidents avaient tenté de fuir. Le bilan est passé de 128 à 146 morts en une seule journée. Plus d’un tiers des victimes n’ont toujours pas pu être identifiées.
« Nous ne pouvons pas exclure que le nombre augmente encore », a déclaré devant la presse un responsable de la police. Les mots sont lourds. Ils résonnent comme une sentence dans une ville habituée aux gratte-ciel, mais pas à une telle catastrophe.
Des matériaux inflammables et des échafaudages en bambou
Le complexe était en pleine rénovation. Des panneaux isolants modernes, mais hautement combustibles, avaient été posés sur les façades. Les échafaudages, comme souvent à Hong Kong, étaient en bambou – une tradition ancestrale qui, cette fois, a tourné au drame. Une fois enflammés, ces bambous ont agi comme des mèches géantes, propageant le feu à une vitesse folle.
De nombreux habitants ont également rapporté que les alarmes incendie n’avaient tout simplement pas sonné. Un dysfonctionnement qui, ajouté aux autres défaillances, a transformé une rénovation censée améliorer la sécurité en piège mortel.
« J’ai frappé à toutes les portes de mon étage, personne ne répondait aux alarmes parce qu’il n’y en avait pas »,
témoigne un rescapé interrogé par les médias locaux
Un deuil immense et silencieux
Hong Kong observe depuis samedi une période de deuil officiel. Devant les tours noircies de Wang Fuk Court, une file d’un kilomètre s’étire sans discontinuer. Des fleurs blanches, des bougies, des prières. Des familles entières viennent rendre hommage, souvent en silence, le visage fermé.
Les communautés indonésienne et philippine, très présentes parmi les employés de maison du territoire, ont organisé leurs propres cérémonies. Au moins sept Indonésiens et un Philippin figurent parmi les victimes. Dans les hôpitaux, quatorze blessés sont encore entre la vie et la mort.
Une pétition supprimée, un militant arrêté
Mais au milieu du recueillement, un événement a choqué l’opinion. Samedi soir, les autorités ont arrêté Miles Kwan, un étudiant de 24 ans. Son crime ? Avoir lancé, avec d’autres, une pétition en ligne exigeant une enquête indépendante et des comptes sur les responsabilités du drame. En moins de vingt-quatre heures, plus de 10 000 personnes l’avaient signée. La pétition a été purement et simplement effacée d’internet.
Le Bureau pour la sauvegarde de la sécurité nationale – l’organisme créé par Pékin à Hong Kong – a publié un communiqué soutenant « la répression des agissements de ceux qui se servent du drame pour semer le chaos ». Aucun détail n’a été donné sur les charges exactes retenues contre le jeune homme.
Cet épisode rappelle brutalement que, depuis l’entrée en vigueur de la loi sur la sécurité nationale en 2020, toute critique trop virulente du pouvoir peut être interprétée comme une menace à la stabilité.
Déjà onze arrestations pour corruption
Parallèlement, les enquêtes sur les causes du sinistre avancent. Onze personnes ont été arrêtées pour des faits présumés de corruption liés aux travaux de rénovation : responsables du bureau d’études, chefs de travaux, sous-traitants en échafaudages, intermédiaires. Trois d’entre elles avaient déjà été interpellées puis relâchées avant d’être de nouveau placées en garde à vue.
Ces arrestations laissent penser que des économies illégales sur les matériaux ou des autorisations obtenues de façon douteuse pourraient expliquer en partie la catastrophe. Mais pour beaucoup d’habitants, ces mises en cause arrivent trop tard.
Chronologie d’une tragédie
- Mercredi après-midi – Départ de feu dans le complexe Wang Fuk Court
- Mercredi soir – Premier bilan de plusieurs dizaines de morts
- Vendredi – 8 arrestations pour corruption liée à la rénovation
- Samedi – Pétition de Miles Kwan dépasse 10 000 signatures puis disparaît ; l’étudiant est arrêté
- Dimanche – Le bilan passe à 146 morts, deuxième jour de deuil officiel
Un traumatisme qui dépasse les frontières
Cet incendie est d’ores et déjà considéré comme le plus meurtrier dans un immeuble résidentiel depuis 1980 au niveau mondial (hors nightclubs, prisons ou centres commerciaux). Il dépasse même certaines catastrophes historiques dans la région Asie-Pacifique.
À Hong Kong, la mémoire collective porte encore les cicatrices d’anciens drames – l’incendie du Jumbo Floating Restaurant en 1971, celui de l’immeuble Garley en 1996… Mais jamais le bilan n’avait été aussi lourd.
Aujourd’hui, la question qui hante tous les esprits est simple : comment une ville aussi moderne, aussi riche, a-t-elle pu laisser se produire une telle horreur ? Et surtout, saura-t-elle tirer les leçons avant qu’un nouveau Wang Fuk Court ne vienne allonger la liste des victimes ?
Pour l’instant, les fleurs continuent de s’accumuler au pied des tours calcinées. Et quelque part, dans une cellule, un étudiant de 24 ans attend de savoir si réclamer la vérité est devenu un crime.









