Imaginez une ville où demander justice après une catastrophe qui a coûté la vie à 146 personnes peut vous valoir la prison. C’est exactement ce qui vient d’arriver à Hong Kong.
Mercredi après-midi, un incendie ravageur s’est déclaré dans un quartier résidentiel du nord de la ville. En quelques heures, huit immeubles entourés d’échafaudages en bambou ont été la proie des flammes. Bilan : l’incendie d’immeuble le plus meurtrier dans le monde depuis plus de quarante ans.
Un étudiant courageux face à la répression
Miles Kwan a 24 ans. Vendredi, on le trouvait devant une grande gare de Hong Kong, distribuant des tracts. Son message était simple : il voulait une enquête indépendante sur les causes réelles du drame. Pour lui et des milliers de signataires d’une pétition en ligne, cette tragédie n’avait rien d’accidentel.
Le lendemain soir, il était arrêté. Motif invoqué : soupçons de sédition. Sa pétition, qui avait récolté plus de 10 000 signatures en moins de vingt-quatre heures, disparaissait purement et simplement du web.
La police n’a ni confirmé ni infirmé, se contentant d’une phrase laconique : elle agirait « conformément à la loi ». Depuis, impossible de joindre le jeune homme.
Quatre exigences claires et légitimes
Avec d’autres militants, Miles Kwan avait formulé quatre demandes précises :
- Que le gouvernement assume pleinement ses responsabilités
- L’ouverture immédiate d’une enquête indépendante, notamment sur d’éventuels faits de corruption
- Un relogement décent et rapide pour les familles sinistrées
- Une révision complète des normes de sécurité sur les chantiers de construction
Rien de révolutionnaire. Des exigences que l’on retrouve dans n’importe quelle démocratie après un drame de cette ampleur.
« Si même ces idées basiques sont considérées comme séditieuses, alors je ne peux plus prévoir les conséquences de quoi que ce soit. Je ne peux faire que ce en quoi je crois vraiment. »
Miles Kwan, la veille de son arrestation
Un incendie qui n’avait rien d’accidentel
Pour les habitants et les militants, les causes sont évidentes. Les immeubles vétustes, les échafaudages en bambou hautement inflammables, les normes de sécurité souvent contournées au nom de la rentabilité… Tout concourait à la catastrophe.
Onze personnes ont bien été arrêtées dans le cadre de l’enquête, mais les autorités se sont contentées d’annoncer la création d’un simple « groupe de travail » interne. Une réponse jugée largement insuffisante face à l’ampleur du désastre.
À titre de comparaison, après l’incendie de la tour Grenfell à Londres en 2017 (72 morts), le Royaume-Uni avait immédiatement lancé une enquête publique indépendante. Des leçons avaient été tirées, des responsables identifiés, des normes renforcées.
« Une enquête interne ne permettra jamais de découvrir la vérité et ne sera jamais crédible aux yeux des familles des victimes, des survivants et des habitants. »
Un avocat britannique ayant suivi l’affaire Grenfell
La loi sur la sécurité nationale, arme absolue
Depuis 2020, Hong Kong vit sous le régime de la loi sur la sécurité nationale imposée par Pékin. Conçue à l’origine pour réprimer les manifestations pro-démocratie, elle est aujourd’hui utilisée pour faire taire toute voix critique, même lorsqu’il s’agit de demander des comptes après une catastrophe humaine.
L’arrestation de Miles Kwan intervient quelques heures seulement après un communiqué des autorités continentales dénonçant des « forces anti-Chine » accusées d’« attiser la haine contre le gouvernement ».
Le message est clair : même la douleur et la colère légitimes des familles endeuillées peuvent être interprétées comme une menace pour la stabilité politique.
Une population qui pleure et qui se tait
Près du lieu du sinistre, des centaines de personnes font la queue pour déposer fleurs et messages. Sur l’un d’eux, on peut lire : « Ce n’est pas seulement un accident, c’est le fruit vil d’un système injuste qui s’est abattu sur vous. Ce n’est pas juste. »
Beaucoup prennent les tracts distribués par les militants, mais rares sont ceux qui osent s’arrêter pour parler. La peur est palpable. Chacun sait que la simple expression d’une opinion peut désormais mener en prison.
Ce silence forcé est peut-être la plus grande victoire de ceux qui ont choisi la répression plutôt que la transparence.
Quand la sécurité des citoyens devient secondaire
Derrière ce drame se cache une réalité plus large : à Hong Kong, la course à la densification urbaine et à la rentabilité a trop souvent primé sur la sécurité des habitants. Les immeubles anciens rénovés à la va-vite, les matériaux inflammables, les contrôles laxistes… tout était réuni pour que la catastrophe arrive.
Et quand elle arrive, au lieu d’écouter la colère légitime et d’ouvrir une vraie enquête, le pouvoir choisit de faire taire ceux qui osent parler.
Miles Kwan n’appelait pas à la violence. Il ne menaçait personne. Il demandait simplement que la vérité soit faite et que plus jamais une telle horreur ne se reproduise.
Son arrestation dit tout du climat actuel à Hong Kong : un climat où même le deuil et la quête de justice peuvent être criminalisés.
Combien de temps encore les habitants de cette ville accepteront-ils de vivre dans la peur de leurs propres questions ?
146 vies perdues.
Un jeune homme de 24 ans en prison pour avoir demandé pourquoi.
C’est l’état de Hong Kong en cette fin d’année 2025.
La communauté internationale observe, parfois consternée, souvent impuissante. Car au-delà des flammes qui ont dévoré ces immeubles, c’est toute une société qui semble peu à peu consumée par l’autoritarisme et le silence imposé.
Espérons que l’histoire de Miles Kwan et des 146 victimes de cet incendie ne tombe pas dans l’oubli. Car tant qu’il y aura des voix pour rappeler que demander justice n’est pas un crime, il restera une lueur d’espoir.
Même si, pour l’instant, ces voix risquent la prison.









