Une condamnation allégée mais symbolique en appel
Le verdict rendu récemment en appel marque un tournant dans cette affaire qui agite Marseille depuis plusieurs mois. L’imam, connu sous le nom d’Ismaïl dans les quartiers nord, a vu sa peine initiale divisée par deux. Au lieu des six mois de prison avec sursis prononcés en première instance, la cour d’appel a opté pour trois mois avec sursis. Cette réduction n’est pas anodine : elle reflète une appréciation plus nuancée des faits par les magistrats.
Le cœur du dossier repose sur une republication effectuée en juillet 2024 sur son compte X, qui compte plus de 11 000 abonnés à l’époque des faits. Cette publication relayait une vidéo présentant l’attaque du 7 octobre 2023 comme un acte de légitime défense. Les juges ont considéré que ce partage pouvait inciter à porter un regard favorable sur une action qualifiée de terroriste par de nombreux pays. Pourtant, une seconde publication similaire a conduit à une relaxe, confirmant que les débats portent sur le degré d’intention et d’impact.
En plus de la peine allégée, l’imam a été condamné à verser 2 000 euros à une association partie civile. Un point important : l’inscription au fichier des auteurs d’infractions terroristes, décidée en première instance, a été abandonnée. Cette mesure administrative aurait eu des conséquences lourdes sur sa vie quotidienne et professionnelle. Son avocat a salué cette décision comme une reconnaissance partielle des arguments de la défense.
Le contexte de la publication incriminée
Pour comprendre l’affaire, il faut revenir sur le contexte géopolitique explosif de l’automne 2023. L’attaque menée par le Hamas contre Israël a causé plus de 1 200 morts côté israélien, déclenchant une riposte militaire intense à Gaza. Dans ce climat de polarisation extrême, qualifier ces événements de légitime défense du côté palestinien est perçu par certains comme une minimisation de la violence terroriste, tandis que d’autres y voient une prise de position politique sur le conflit israélo-palestinien.
L’imam a relayé un contenu provenant d’une figure connue pour ses positions alternatives. Ce geste, banal sur les réseaux sociaux, a été interprété par la justice comme une apologie indirecte. Les magistrats ont insisté sur le fait qu’avec son audience importante, particulièrement dans les quartiers nord de Marseille, il ne pouvait ignorer l’effet potentiel sur son public. Cela soulève une question plus large : où trace-t-on la ligne entre opinion politique et apologie du terrorisme ?
De nombreux observateurs notent que les réseaux sociaux amplifient ces débats. Un simple partage peut atteindre des milliers de personnes en quelques heures, transformant une opinion personnelle en message public potentiellement influent. Dans un pays marqué par des attentats passés, la vigilance reste de mise, mais elle doit s’équilibrer avec la liberté d’expression.
Un imam influent au cœur des quartiers nord
Smaïn Bendjilali, de son vrai nom, est une figure connue et respectée dans certains cercles des quartiers nord de Marseille. Sa mosquée, située dans le 13e arrondissement, attire de nombreux fidèles qui apprécient son style de prédication direct et ancré dans les réalités locales. Populaire auprès des jeunes, il incarne pour beaucoup une voix indépendante dans un islam de France souvent scruté par les autorités.
Cette popularité n’est pas sans controverses. Au fil des années, plusieurs de ses prises de position ont été pointées du doigt. Des débats sur des sujets sociétaux sensibles ont alimenté les critiques, le plaçant régulièrement sous les projecteurs médiatiques et administratifs. Pourtant, ses soutiens soulignent qu’il suit des formations sur la laïcité et les valeurs républicaines, signe d’une volonté d’intégration.
Dans les quartiers populaires, où les tensions sociales sont palpables, un tel personnage peut devenir un relais d’opinions diverses. Sa condamnation, même allégée, risque d’être perçue comme une stigmatisation supplémentaire d’une communauté déjà fragilisée. À l’inverse, pour ceux qui défendent une ligne ferme contre toute forme de radicalisation, elle apparaît comme une réponse nécessaire des institutions.
Le bras de fer avec l’État autour de la mosquée
L’affaire judiciaire n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un conflit plus large avec les autorités publiques. À plusieurs reprises, la préfecture a exprimé ses préoccupations sur les orientations jugées radicales du lieu de culte. En octobre 2025, un arrêté a ordonné une fermeture temporaire de deux mois, motivée par des craintes liées aux discours tenus et aux publications en ligne.
Cette décision a provoqué une vive réaction. L’imam et l’association gestionnaire ont saisi le tribunal administratif en référé. Les juges ont suspendu l’exécution de l’arrêté, estimant qu’il portait atteinte à la liberté fondamentale de culte. Cette suspension a permis à la mosquée de rester ouverte, évitant une interruption brutale des activités cultuelles pour des centaines de fidèles.
Ce bras de fer illustre les difficultés à concilier sécurité publique et respect des libertés religieuses. D’un côté, l’État invoque la prévention contre la radicalisation ; de l’autre, les défenseurs du lieu de culte dénoncent une mesure disproportionnée, surtout en l’absence de condamnation définitive à l’époque. Le débat sur les fermetures administratives de lieux de culte reste vif en France.
Les implications plus larges pour la société française
Cette affaire dépasse largement le cas individuel. Elle interroge sur la manière dont la France gère les discours sensibles liés au conflit israélo-palestinien. Depuis le 7 octobre 2023, de nombreuses procédures pour apologie du terrorisme ont été ouvertes, révélant une application stricte de la loi sur ce sujet. Pourtant, les frontières entre critique politique et apologie restent floues pour beaucoup.
Dans les quartiers multiculturels comme ceux de Marseille, ces décisions judiciaires peuvent alimenter un sentiment d’injustice ou de ciblage. À l’inverse, elles rassurent une partie de l’opinion qui craint toute complaisance envers des idéologies extrêmes. Le défi est de taille : punir les dérives sans stigmatiser une religion entière.
Les réseaux sociaux jouent un rôle central. Ils démocratisent la parole, mais exposent aussi à des risques juridiques accrus. Un imam avec une large audience doit mesurer chaque mot, chaque partage. Cela pose la question de la responsabilité des influenceurs religieux dans un contexte de polarisation mondiale.
Perspectives et suites possibles
Avec cette peine réduite, l’imam peut poursuivre ses activités, sous réserve du sursis. Il a déjà annoncé son intention de reprendre ses prêches. Cependant, le dossier reste sensible, et d’autres procédures administratives pourraient resurgir. Le débat constitutionnel autour des lois sur les fermetures de lieux de culte est même remonté jusqu’aux plus hautes instances.
Pour la communauté musulmane de Marseille, cette affaire symbolise les tensions entre intégration, liberté religieuse et exigences sécuritaires. Elle rappelle que dans une démocratie, la justice doit trancher avec équilibre, en tenant compte des contextes sociaux et des libertés fondamentales.
Enfin, au-delà des aspects judiciaires, cette histoire invite à une réflexion collective : comment dialoguer sur des sujets aussi inflammables que le Proche-Orient sans verser dans l’excès ? La réponse passe sans doute par plus d’éducation, de nuance et de respect mutuel, dans un pays qui reste attaché à ses valeurs républicaines tout en étant diverse.
Ce cas continue d’alimenter les discussions sur l’équilibre délicat entre sécurité nationale et libertés individuelles. Il met en lumière les défis posés par les conflits internationaux sur la scène intérieure française, où chaque parole peut devenir un enjeu judiciaire. L’avenir dira si cette affaire contribuera à clarifier les contours de la liberté d’expression ou si elle accentuera les divisions existantes.









