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Hôtel du Lac : Menace sur un Joyau Brutaliste

L’Hôtel du Lac, joyau brutaliste de Tunis, est menacé de démolition. La société civile se mobilise pour sauver ce symbole culturel. Quel avenir pour ce chef-d’œuvre ?

Imaginez un bâtiment si unique qu’il aurait inspiré un vaisseau spatial dans une saga cinématographique légendaire. À Tunis, l’Hôtel du Lac, avec sa silhouette en pyramide inversée, incarne ce rêve architectural audacieux. Pourtant, ce chef-d’œuvre du brutalisme, reconnu mondialement, est aujourd’hui menacé de disparition. Depuis mi-août, des palissades entourent l’édifice, annonçant le début de sa démolition, au grand dam d’une société civile déterminée à le sauver.

Un Symbole du Brutalisme en Péril

Construit en 1973 sous l’impulsion du premier président tunisien, Habib Bourguiba, l’Hôtel du Lac se dresse comme un emblème de la modernité post-indépendance. Sa structure, conçue par l’architecte italien Raffaele Contigiani, défie les conventions avec une base plus étroite que son sommet, une prouesse d’ingénierie qui a marqué les esprits. Ce bâtiment en béton et acier, avec ses 416 chambres, a accueilli des figures emblématiques comme James Brown à son apogée, avant de fermer ses portes en 2000 à cause de problèmes de gestion et d’héritage.

Le brutalisme, ce style architectural des années 50 à 70, se caractérise par des formes géométriques massives et une absence d’ornements. L’Hôtel du Lac en est un exemple parfait, classé parmi les dix chefs-d’œuvre mondiaux du genre par des experts. Sa silhouette unique, visible de loin dans la skyline de Tunis, en fait un point de repère incontournable de la ville européenne.

« C’est l’un des dix chefs-d’œuvre au monde du brutalisme. Sa perte serait une tragédie pour le patrimoine mondial. »

Adnen El Ghali, architecte et historien

Une Mobilisation Citoyenne sans Précédent

L’annonce de la démolition a provoqué une onde de choc. Dès l’installation des palissades, les réseaux sociaux se sont enflammés. Une pétition en ligne sur change.org a recueilli 6 000 signatures en quelques jours, réclamant la préservation de ce « joyau du paysage urbain tunisien ». Une grande mobilisation est prévue pour septembre, portée par des architectes, des historiens et des citoyens engagés.

Pour les défenseurs de l’Hôtel du Lac, démolir ce bâtiment, c’est effacer une partie de l’histoire tunisienne. « Investir et moderniser ne signifie pas raser sans égard pour la mémoire collective », insiste Amel Meddeb, députée et architecte. Elle dénonce un manque de transparence sur le projet de remplacement, qui rend difficile toute contestation légale.

Pourquoi tant d’émoi ?

  • Un symbole de l’indépendance tunisienne et de son ambition moderniste.
  • Une prouesse architecturale, avec une structure défiant la gravité.
  • Un bâtiment chargé d’histoire, ayant accueilli des icônes culturelles.

Un Projet Controversé de Reconstruction

Le fonds public libyen Lafico, propriétaire de l’Hôtel du Lac depuis 2010, justifie la démolition par l’état de « ruine » du bâtiment, appuyé par diverses expertises. À la place, un investissement de 150 millions de dollars est prévu pour un nouveau complexe, incluant un centre commercial et un hôtel de luxe de 20 étages. Selon le directeur de Lafico, Hadi Alfitory, ce projet reprendra le « concept et la forme » de l’original. Mais ces promesses laissent sceptiques les défenseurs du patrimoine.

« Il n’y a aucun panneau officiel sur la nature des travaux, ni d’indications claires sur le futur projet », déplore Safa Cherif, présidente de l’association Edifices et Mémoires. Cette opacité alimente les craintes d’une perte irréversible. En septembre 2024, une proposition avait pourtant émergé : une extension modernisée tout en préservant la structure originelle. Pourquoi ce plan n’a-t-il pas été retenu ?

Un Héritage Géopolitique et Culturel

L’Hôtel du Lac n’est pas qu’un bâtiment. Il incarne une époque charnière, celle des indépendances africaines. Dans les années 60 et 70, Habib Bourguiba et d’autres leaders du continent cherchaient à projeter une image de modernité et d’ouverture. Ce bâtiment, commandé pour booster le tourisme, symbolisait cette ambition. Sa charpente métallique importée d’Autriche et sa conception audacieuse en faisaient une vitrine de l’ingéniosité tunisienne.

« L’Hôtel du Lac est le principal symbole en Tunisie du contexte géopolitique des indépendances africaines. »

Gabriele Neri, historien de l’architecture

Pour Gabriele Neri, du Polytechnique de Turin, préserver de tels édifices, c’est sauvegarder les témoins d’une histoire récente mais essentielle. Il cite l’exemple de l’Ouzbékistan, où les monuments soviétiques des années 70 et 80 sont en cours de classement à l’Unesco. L’Hôtel du Lac pourrait, lui aussi, devenir une attraction pour un tourisme culturel de haut niveau, surfant sur la popularité croissante du brutalisme.

Le Brutalisme, un Style en Vogue

Le brutalisme connaît un regain d’intérêt mondial. Des films comme The Brutalist, des documentaires et des guides touristiques célèbrent ce style autrefois décrié. Ses formes brutes et son esthétique minimaliste séduisent une nouvelle génération. En Tunisie, l’Hôtel du Lac pourrait capitaliser sur cette tendance, attirant des visiteurs en quête d’expériences culturelles uniques.

Caractéristique Détails
Style architectural Brutalisme, années 50-70
Conception Pyramide inversée, base étroite
Matériaux Béton et acier
Histoire Construit en 1973, fermé en 2000

Un Combat pour la Mémoire Collective

La société civile tunisienne ne baisse pas les bras. Déjà par le passé, l’Hôtel du Lac a été sauvé à plusieurs reprises, notamment en 2022 grâce à une campagne qui a conduit à une protection provisoire par le ministère de la Culture. Mais cette mesure a expiré en avril 2023, et aucune protection définitive n’a été accordée, malgré des expertises prouvant que le bâtiment pouvait être restauré.

Pour beaucoup, cette situation reflète un manque de vision à long terme. « Ces bâtiments, qui ont 50 ans et en auront bientôt 60 ou 100, sont les témoins d’époques très importantes », souligne Gabriele Neri. Détruire l’Hôtel du Lac, c’est priver les générations futures d’un lien tangible avec leur histoire.

Vers un Avenir Incertain

Le débat autour de l’Hôtel du Lac dépasse la simple question architecturale. Il pose la question de la valeur que nous accordons à notre patrimoine culturel. Faut-il tout raser pour construire du neuf, ou peut-on rénover et réinventer sans effacer le passé ? La mobilisation de septembre sera cruciale pour répondre à cette question.

En attendant, l’Hôtel du Lac reste un symbole de résistance. Sa silhouette, qui aurait inspiré George Lucas pour un vaisseau de Star Wars, continue de fasciner. Mais pour combien de temps encore ?

Que retenir de l’Hôtel du Lac ?

  • Un chef-d’œuvre du brutalisme, unique au monde.
  • Un symbole des ambitions modernes de la Tunisie post-indépendance.
  • Un bâtiment menacé, mais porté par une mobilisation citoyenne.
  • Une opportunité pour un tourisme culturel innovant.

La bataille pour l’Hôtel du Lac est loin d’être terminée. Entre mémoire collective et projets de modernisation, Tunis se trouve à un carrefour. Sauver ce bâtiment, c’est préserver une partie de l’âme d’une ville et d’un pays. Reste à savoir si la voix des citoyens sera entendue.

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