Imaginez un pays où le pouvoir semble s’évaporer chaque fois qu’on tente de le stabiliser. En Haïti, cette impression de cercle vicieux vient de s’amplifier encore un peu plus. Le Conseil présidentiel de transition, mis en place avec tant d’espoirs au printemps 2024, a tiré sa révérence ce samedi sans avoir réussi à poser les bases d’une gouvernance durable ni à freiner l’emprise grandissante des groupes armés.
Beaucoup d’observateurs ressentent aujourd’hui un amer sentiment de déjà-vu. Après des mois de tractations, de promesses et de petites avancées rapidement balayées, le pays se retrouve avec un seul homme à la tête de l’exécutif : le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Mais cette situation est-elle tenable ? Et surtout, peut-elle mener vers la sortie de crise tant attendue ?
Une sortie de scène sans gloire pour le Conseil présidentiel
Installé en avril 2024 dans l’urgence, le Conseil présidentiel de transition avait pour mission principale de ramener un semblant d’ordre dans un pays submergé par l’insécurité. Pourtant, à l’heure du bilan, le constat est implacable : aucun progrès décisif n’a été réalisé sur le plan sécuritaire ni sur le plan institutionnel.
Plusieurs voix s’élèvent aujourd’hui pour qualifier cette expérience de véritable échec. D’anciens responsables politiques n’hésitent pas à parler d’un retour à la case départ, après des mois où les attentes étaient pourtant immenses. Les membres du Conseil ont été accusés de privilégier leurs intérêts personnels plutôt que l’intérêt général.
Certains observateurs pointent également du doigt les tentatives présumées de prolonger artificiellement le mandat du Conseil, au mépris des règles initialement établies. Ces manœuvres ont achevé de décrédibiliser une institution déjà fragile dès sa création.
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé face à un défi colossal
Avec la disparition du Conseil, tous les regards se tournent désormais vers Alix Didier Fils-Aimé. Resté seul à la tête du gouvernement, il hérite d’une feuille de route particulièrement lourde : organiser des élections législatives et présidentielles, maintenir un minimum de fonctionnement de l’État et surtout tenter de contenir la violence des gangs.
Les autorités de transition avaient annoncé, dès le mois de décembre, que ces scrutins pourraient se tenir durant l’été. Cette échéance reste théoriquement maintenue, mais les obstacles pratiques et politiques semblent immenses. Organiser des élections dans un pays où une grande partie du territoire échappe au contrôle de l’État relève aujourd’hui du défi titanesque.
Le Premier ministre bénéficie toutefois d’un soutien clair et affiché de la part des États-Unis. Washington a multiplié les gestes ces dernières semaines pour marquer son appui à cette figure jugée capable de maintenir une certaine continuité institutionnelle.
Une classe politique fragmentée et peu encline au consensus
L’un des principaux écueils auxquels Alix Didier Fils-Aimé va devoir faire face est la division extrême de la classe politique haïtienne. Sans un minimum d’adhésion des différentes forces en présence, toute tentative de conduire le pays vers des élections risque de se heurter à un mur d’opposition.
Les alliances sont fragiles, les rancœurs anciennes et les intérêts personnels souvent prioritaires. Cette réalité rend particulièrement complexe la construction d’un front commun capable de porter un projet de sortie de crise. Le Premier ministre devra donc faire preuve d’une diplomatie exceptionnelle pour éviter l’isolement total.
L’emprise toujours plus forte des groupes armés
Depuis plusieurs années, Haïti subit une violence endémique portée par des bandes criminelles de plus en plus structurées. Meurtres, enlèvements contre rançon, viols, pillages : le quotidien de nombreux Haïtiens est devenu un cauchemar permanent.
La situation s’est brutalement aggravée au début de l’année 2024 lorsque le Premier ministre de l’époque a été contraint de quitter le pouvoir sous la pression directe de ces groupes armés. Depuis, leur emprise n’a cessé de se renforcer, particulièrement dans la capitale.
Les gangs contrôlent aujourd’hui environ 90 % de Port-au-Prince.
Ce chiffre, terrifiant, illustre à lui seul l’ampleur du défi sécuritaire. Les violences ont fait des milliers de victimes au cours de l’année écoulée, transformant certains quartiers en véritables zones de guerre.
Conséquences humanitaires catastrophiques
Les chiffres sont éloquents et glaçants. Environ 1,4 million de personnes ont été contraintes de fuir leur domicile à cause des violences, soit plus de 10 % de la population totale du pays. Ces déplacements massifs créent des situations humanitaires dramatiques dans de nombreuses régions.
Parallèlement, l’insécurité alimentaire touche désormais près de la moitié de la population. Parmi les victimes les plus vulnérables, 1,2 million d’enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition aiguë. Ces chiffres traduisent une crise humanitaire d’une ampleur exceptionnelle.
- 1,4 million de déplacés internes
- Près de 50 % de la population en insécurité alimentaire aiguë
- 1,2 million d’enfants de moins de 5 ans en malnutrition aiguë
Ces réalités quotidiennes rendent d’autant plus urgente la nécessité de retrouver un minimum de stabilité politique et sécuritaire.
Offensive sécuritaire en cours et soutien international
Face à cette situation critique, la police haïtienne a lancé ces dernières semaines une vaste opération dans plusieurs quartiers stratégiques de la capitale. Cette offensive a permis de déloger temporairement certains chefs de gangs particulièrement notoires.
Cette action s’inscrit dans un cadre plus large de coopération internationale. Une force spécialisée dans la lutte contre les gangs, mise en place sous l’égide des Nations Unies, soutient désormais les forces de l’ordre haïtiennes. Cette mission a remplacé une précédente initiative qui souffrait cruellement de sous-équipement et de sous-financement.
Parallèlement, une entreprise de sécurité privée apporte également son concours aux efforts de stabilisation. Cette combinaison de forces haïtiennes, internationales et privées représente une tentative inédite de reprendre le contrôle du territoire.
Soutien appuyé et pressions internationales
Les États-Unis ont clairement pris position ces dernières semaines. Trois navires de guerre ont été déployés près des côtes haïtiennes, symbole fort de l’implication américaine dans la crise.
De hauts responsables américains ont publiquement apporté leur soutien au maintien en poste d’Alix Didier Fils-Aimé, considéré comme un élément de stabilité dans un contexte particulièrement volatile.
Dans le même temps, des sanctions ont été prononcées contre plusieurs personnalités accusées de liens avec des groupes armés. L’Union européenne et le Canada ont également multiplié les mises en garde contre toute tentative de changement unilatéral à la tête de l’État.
Un espoir inattendu sur les terrains de football
Dans ce paysage majoritairement sombre, une lueur d’espoir est toutefois venue du monde du sport. L’équipe nationale de football haïtienne vient de se qualifier pour la Coupe du Monde 2026, une performance rare qui a suscité une immense fierté nationale.
Ce succès sportif, s’il ne résout évidemment aucune des crises structurelles, rappelle que le peuple haïtien conserve une capacité de résilience et d’excellence malgré les circonstances dramatiques.
Vers quelle issue pour Haïti ?
La question que tout le monde se pose aujourd’hui est simple : le départ du Conseil présidentiel marque-t-il le début d’une nouvelle phase de chaos ou peut-il au contraire ouvrir la voie à une stabilisation progressive ?
La réponse dépendra en grande partie de la capacité du Premier ministre à fédérer autour de lui les différentes forces politiques, à maintenir le cap sur l’organisation d’élections crédibles et à poursuivre les efforts de reconquête sécuritaire du territoire.
Les prochains mois seront décisifs. Haïti se trouve à un carrefour historique où chaque décision, chaque alliance, chaque avancée ou chaque recul aura des conséquences durables sur l’avenir du pays et de sa population.
Dans ce contexte d’incertitude majeure, une chose semble certaine : le peuple haïtien, qui a déjà tant souffert, mérite enfin une perspective d’avenir plus apaisée. Espérons que les prochains chapitres de cette histoire trop longue permettront enfin d’écrire quelques pages d’espoir.
La situation reste extrêmement volatile et les prochains jours seront riches d’enseignements sur la direction que prendra réellement le pays. Une chose est sûre : Haïti ne peut plus se permettre de tourner en rond. Le temps presse.
« Encore une fois, on a l’impression de revenir à la case départ. »
Un ancien responsable politique haïtien
Ce témoignage résume à lui seul l’état d’esprit qui prévaut aujourd’hui chez de nombreux Haïtiens qui espéraient tant du processus de transition. La route vers la stabilité reste longue et semée d’embûches, mais l’alternative – celle d’une descente supplémentaire dans le chaos – est tout simplement inenvisageable pour un pays déjà à bout de souffle.
Chaque jour compte désormais. Chaque initiative, chaque geste politique, chaque opération de sécurité peut faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Dans cette période charnière, l’unité, le courage et la lucidité seront les seules armes véritablement efficaces face à l’adversité.
Haïti regarde vers l’avenir avec une inquiétude légitime, mais aussi avec cette résilience légendaire qui a toujours permis au peuple haïtien de se relever des pires épreuves. Puisse cette force intérieure guider enfin le pays vers des jours meilleurs.









