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Guyane : L’Or Clandestin Attire des Groupes Armés Brésiliens

En Guyane, l’or illégal ne s’extrait plus seulement avec des pioches et des motopompes… Des factions brésiliennes ultra-violentes liées au narcotrafic investissent la forêt. Les militaires français sont désormais dans leur viseur. Jusqu’où ira l’escalade ?

Imaginez une forêt si dense que la lumière du jour peine à atteindre le sol, où le bruit des motopompes se mêle aux cris des singes hurleurs. Au cœur de ce décor sauvage, un métal jaune fait perdre la raison à des centaines d’hommes prêts à tout pour quelques grammes. En Guyane française, l’or clandestin n’est plus seulement une affaire de petits garimpeiros solitaires. Depuis quelques mois, une menace bien plus structurée et dangereuse émerge : l’arrivée progressive de factions armées brésiliennes liées au grand banditisme et au narcotrafic.

Ce phénomène n’est pas anodin. Il transforme radicalement la nature du conflit qui oppose l’État français à l’orpaillage illégal. Les risques pour les militaires engagés dans les opérations de terrain n’ont jamais été aussi élevés.

Quand l’or devient un aimant pour les criminels organisés

Le prix de l’or atteint des sommets historiques depuis plusieurs années. En fin 2025, l’once dépasse allègrement les 2 800 dollars sur les marchés internationaux. Pour des groupes criminels déjà bien implantés au Brésil, cette flambée représente une opportunité exceptionnelle : diversifier leurs sources de revenus au-delà de la cocaïne et du trafic d’armes.

La Guyane offre plusieurs avantages stratégiques. Une frontière poreuse longue de plus de 700 km avec le Brésil, un sous-sol riche en placers aurifères, une faible densité de population et surtout une réponse étatique française perçue – à tort ou à raison – comme limitée dans les zones les plus reculées.

Les chiffres qui inquiètent

Une vaste opération menée conjointement par l’armée et la gendarmerie durant l’automne 2025 a permis de détruire 88 sites clandestins, 840 carbets (cabanes des orpailleurs), 193 motopompes et de neutraliser plusieurs puits et galeries. Ces résultats, impressionnants sur le papier, montrent surtout l’ampleur du phénomène.

Chaque site détruit est presque immédiatement remplacé. Pire : les nouveaux arrivants ne se contentent plus de prospecter discrètement. Ils arrivent armés, organisés et déterminés à défendre leur zone d’exploitation coûte que coûte.

« Nous assistons à une professionnalisation et à une militarisation croissante des activités illégales aurifères. »

Rapport récent d’une commission sénatoriale

Qui sont ces nouveaux acteurs ?

Les observateurs locaux parlent désormais ouvertement de l’implantation de factions issues du grand banditisme brésilien, notamment du Primeiro Comando da Capital (PCC) et du Comando Vermelho (CV), deux des organisations criminelles les plus puissantes d’Amérique du Sud.

Ces groupes, habitués à la confrontation armée avec la police et les forces rivales dans les favelas et le long des routes de la drogue, apportent avec eux une culture de la violence extrême et un armement lourd : fusils d’assaut de type AR-15 et AK-47, fusils à pompe, parfois même des grenades artisanales.

Leur objectif n’est pas seulement d’extraire de l’or. Ils cherchent également à sécuriser des couloirs logistiques pour le narcotrafic à travers la forêt guyanaise, transformant ainsi certains sites d’orpaillage en véritables plaques tournantes multimodales du crime organisé.

Les militaires français en première ligne

Les soldats du 9e Régiment d’Infanterie de Marine et les légionnaires du Régiment du Service Militaire Adapté, régulièrement déployés dans le cadre de l’opération Harpie, se retrouvent confrontés à une menace bien différente de celle rencontrée il y a encore cinq ans.

Auparavant, les orpailleurs clandestins fuyaient généralement à l’approche des patrouilles. Aujourd’hui, certains groupes choisissent la confrontation directe. Les accrochages armés, encore rares, deviennent plus fréquents et surtout plus violents.

« Nous ne sommes plus seulement face à des mineurs illégaux qui cherchent à gagner leur vie. Nous affrontons de véritables organisations criminelles transnationales prêtes à employer la force létale pour protéger leurs intérêts. »

— Témoignage anonyme d’un officier engagé sur le terrain

Une frontière difficile à contrôler

La frontière franco-brésilienne en Guyane est l’une des plus longues et des plus complexes d’Europe. Elle suit le cours sinueux de l’Oyapock et de nombreux cours d’eau secondaires, traverse une forêt équatoriale impénétrable et ne dispose que de très rares points de contrôle fixes.

Malgré les efforts constants de la gendarmerie et des forces armées, les passeurs et les garimpeiros disposent d’une connaissance parfaite du terrain. Ils utilisent des pirogues rapides, des sentiers invisibles depuis les airs et profitent de la nuit pour traverser en toute discrétion.

À cela s’ajoute la porosité sociale : de nombreux villages brésiliens riverains vivent en symbiose avec les activités minières illégales. Pour beaucoup d’habitants, l’or clandestin représente la seule source de revenus viable.

Les conséquences humaines et environnementales

L’orpaillage illégal ne se contente pas de menacer la sécurité des personnes. Il détruit méthodiquement l’environnement amazonien. Les rivières sont polluées au mercure sur des dizaines de kilomètres, la déforestation galopante laisse des cicatrices visibles depuis l’espace, et la faune sauvage recule inexorablement.

  • Pollution massive des cours d’eau au mercure
  • Destruction de milliers d’hectares de forêt primaire chaque année
  • Exploitation et traite d’êtres humains sur les sites
  • Prostitution forcée et violences sexuelles généralisées
  • Introduction d’armes modernes dans une région jusque-là relativement épargnée

Ces impacts touchent directement les populations amérindiennes et bushinengués qui vivent traditionnellement de la pêche, de la chasse et de la cueillette. Beaucoup de communautés se retrouvent prises en étau entre les orpailleurs, les narcotrafiquants et les forces de l’ordre.

Quelles réponses possibles face à cette escalade ?

Face à cette montée en puissance des groupes armés, plusieurs pistes sont actuellement à l’étude. Certaines sont déjà mises en œuvre, d’autres restent au stade de la proposition :

  1. Renforcement significatif des moyens aériens de surveillance (drones longue endurance, hélicoptères de reconnaissance)
  2. Augmentation des effectifs permanents de la gendarmerie et de l’armée en zones critiques
  3. Coopération judiciaire et opérationnelle renforcée avec les autorités brésiliennes
  4. Développement de filières légales d’extraction aurifère pour les populations locales
  5. Campagnes de sensibilisation et d’accompagnement vers des activités alternatives
  6. Utilisation accrue de technologies de détection (imagerie satellite, capteurs acoustiques, géolocalisation)

Ces mesures, aussi nécessaires soient-elles, se heurtent toutes au même obstacle : l’immensité du terrain et la détermination des acteurs en présence.

Un défi qui dépasse la seule question sécuritaire

Le drame de l’orpaillage illégal en Guyane ne se résume pas à une simple affaire de délinquance économique ou de criminalité organisée. Il pose des questions fondamentales sur notre capacité collective à protéger les territoires ultramarins, sur le sens de la souveraineté dans les zones les plus reculées, et sur notre responsabilité vis-à-vis de l’Amazonie, considérée comme le poumon de la planète.

Il interroge également la cohérence de nos politiques : d’un côté, la France se veut exemplaire en matière de lutte contre le réchauffement climatique et de protection de la biodiversité ; de l’autre, elle peine à empêcher la destruction méthodique de l’un des derniers grands massifs forestiers continentaux sous pavillon européen.

Enfin, il révèle cruellement les limites d’un modèle sécuritaire fondé sur la projection ponctuelle de forces quand les menaces deviennent permanentes, structurées et transnationales.

Vers une nouvelle doctrine Harpie ?

L’opération Harpie, lancée en 2008, a connu plusieurs évolutions. Mais la plupart des spécialistes s’accordent à dire que le cadre actuel atteint ses limites face à la nouvelle donne criminelle.

Certains plaident pour une « Harpie 2.0 » qui combinerait :

  • une présence militaire plus durable et moins cyclique
  • une meilleure intégration des forces de gendarmerie et de police judiciaire
  • un volet diplomatique beaucoup plus offensif avec le Brésil
  • un effort massif de développement économique alternatif dans les zones les plus touchées
  • l’intégration massive des nouvelles technologies de surveillance et d’intervention

La question n’est plus de savoir si l’État doit agir, mais comment il peut le faire efficacement sans transformer durablement la forêt guyanaise en zone de guerre de basse intensité.

Dans cette bataille pour l’or, pour l’environnement et pour la souveraineté, le temps presse. Chaque semaine qui passe renforce un peu plus les positions des groupes armés et expose davantage les soldats français envoyés au cœur de cette guerre silencieuse.

La Guyane est-elle condamnée à devenir le nouveau théâtre d’affrontement entre l’État de droit et les empires criminels transnationaux ? La réponse que nous apporterons dans les prochains mois pourrait bien sceller le sort de ce territoire français d’Amérique pour plusieurs décennies.

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