Le samedi 17 janvier 2026 restera gravé dans l’histoire récente de la Guinée. Dans l’immense stade de Conakry, devant une foule immense estimée à 50 000 personnes, un homme en grand boubou traditionnel blanc a prêté serment sur la nouvelle Constitution. Cet homme, c’est le général Mamadi Doumbouya, désormais président élu de la République pour les sept prochaines années.
Ce moment solennel marque la fin officielle d’une transition militaire qui aura duré plus de quatre années. Quatre années marquées par un coup d’État éclair, des promesses ambitieuses, des espoirs immenses, mais aussi par une répression croissante et de nombreuses interrogations sur l’avenir démocratique du pays.
Un parcours hors norme vers la présidence
Le 5 septembre 2021, le colonel Mamadi Doumbouya, alors à la tête du Groupement des forces spéciales, lance l’opération qui va bouleverser le destin de la Guinée. En quelques heures, le palais présidentiel est pris d’assaut et le président Alpha Condé, au pouvoir depuis 2010, est arrêté puis destitué.
À seulement 41 ans aujourd’hui, l’ancien officier parachutiste formé en France et au Sénégal devient le nouveau visage du pouvoir guinéen. Il promet alors une transition rapide, apaisée, et surtout sans ambition personnelle : ni lui ni aucun membre de la junte ne se présenterait à la future élection présidentielle.
La rupture des promesses initiales
Pourtant, le 28 décembre 2025, Mamadi Doumbouya se présente bel et bien comme candidat indépendant à la présidentielle. Soutenu par le mouvement GMD (Génération pour la Modernité et le Développement), il remporte le scrutin avec 86,72 % des suffrages exprimés, un score que beaucoup considèrent comme écrasant et sans véritable concurrence sérieuse.
Durant toute la campagne, le général n’a quasiment pas foulé le terrain. Ses rares apparitions publiques se limitaient à des messages vidéo soigneusement préparés. Cette absence physique avait d’ailleurs alimenté de nombreuses rumeurs sur son état de santé.
« Je jure devant Dieu et devant le peuple de Guinée de respecter et de faire respecter scrupuleusement la Constitution, les lois et les décisions de justice »
Mamadi Doumbouya, lors de son investiture
Cette phrase prononcée main droite levée devant la foule et les nombreux chefs d’État invités résume parfaitement l’ambition affichée : tourner la page de la transition pour ouvrir celle d’une nouvelle République.
Une cérémonie grandiose mais symbolique
L’investiture s’est déroulée dans une ambiance de fête nationale. Les couleurs vert, jaune et rouge dominaient les gradins où les spectateurs portaient fièrement les t-shirts aux couleurs du drapeau. Avant la cérémonie officielle, plusieurs artistes de renom, notamment des stars maliennes, ont enflammé la scène.
Le nouveau président est arrivé debout dans un véhicule militaire, escorté par des motards, saluant longuement la foule. Un symbole fort : l’homme en uniforme qui avait pris le pouvoir par la force revient désormais en chef d’État civil, vêtu des habits traditionnels.
Les invités de marque et la dimension régionale
La présence de nombreux dirigeants africains a donné à l’événement une dimension régionale importante. Parmi eux :
- Paul Kagame (Rwanda)
- Adama Barrow (Gambie)
- Bassirou Diomaye Faye (Sénégal)
- Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani (Mauritanie)
- Joseph Boakai (Liberia)
- Le général Assimi Goïta (Mali)
- Le général Brice Clotaire Oligui Nguema (Gabon)
Cette forte représentation de dirigeants issus de transitions militaires ou de pays voisins témoigne d’une forme de solidarité entre régimes post-coup d’État dans la sous-région ouest-africaine.
La nouvelle Constitution et le mandat de sept ans
Le serment a été prêté sur la nouvelle Loi fondamentale approuvée par référendum en septembre 2025. Ce texte consacre un mandat présidentiel de sept ans, renouvelable une seule fois, et introduit plusieurs dispositions censées renforcer la gouvernance.
Le président Doumbouya a particulièrement insisté sur deux axes majeurs de son mandat :
- Une gouvernance participative et inclusive
- La pleine participation des femmes au développement du pays
« Il n’y a pas de développement durable sans la participation pleine des femmes », a-t-il répété avec force, marquant ainsi l’un des axes phares de son discours d’investiture.
Sous une chape de plomb : le revers de la médaille
Derrière les images de liesse et les discours d’unité nationale se dessine un tableau beaucoup plus contrasté de la gouvernance de la junte depuis 2021.
Depuis l’interdiction des manifestations en 2022, la répression s’est intensifiée. Selon plusieurs organisations de défense des droits humains, au moins 70 personnes auraient perdu la vie entre 2022 et 2025 lors de rassemblements interdits par les autorités.
De nombreux responsables politiques, membres de la société civile et journalistes ont été arrêtés, jugés, condamnés ou contraints à l’exil. Plusieurs partis politiques ont vu leurs activités suspendues.
« Les multiples violations graves des droits humains et des libertés publiques se poursuivent »
Extrait d’un communiqué récent d’organisations de la société civile
Cette chape de plomb, selon les détracteurs du régime, contraste fortement avec les promesses initiales de refondation démocratique et de respect des libertés.
Quel avenir pour la Guinée post-transition ?
Le général devenu président dispose désormais d’une légitimité électorale incontestable sur le plan formel. Mais la question de la réconciliation nationale reste entière.
Dans son discours, Mamadi Doumbouya a tendu la main à « toutes les filles et tous les fils de Guinée », affirmant qu’« on ne construit pas une nation dans la division et on ne bâtit pas la prospérité sur la haine ». Des paroles apaisantes qui devront désormais se traduire en actes concrets.
Les défis sont immenses : relance économique, lutte contre la corruption endémique, réformes institutionnelles, retour à une vie politique pluraliste, amélioration des conditions de vie des populations, respect des libertés fondamentales… La liste est longue.
Un symbole fort mais ambigu
L’image du général en boubou traditionnel prêtant serment sur la Constitution peut être lue de deux façons diamétralement opposées :
- Pour ses partisans : la preuve qu’un militaire peut devenir un président civil légitime et respecter les institutions
- Pour ses détracteurs : l’illustration d’une normalisation inquiétante du pouvoir militaire en Afrique de l’Ouest
La Guinée entre donc dans une nouvelle ère, celle d’un président qui fut d’abord chef de la junte. Une page se tourne, mais le livre de l’histoire guinéenne contemporaine est encore loin d’être achevé.
Les prochains mois et années seront déterminants pour savoir si le général Mamadi Doumbouya parviendra à transformer la force brute du coup d’État en force douce du développement inclusif et démocratique, ou si le pays restera marqué par la méfiance et les tensions latentes.
Une chose est certaine : le regard de toute la sous-région, et au-delà, est désormais fixé sur Conakry.
« Ma main reste toujours tendue à toutes les filles et tous les fils de Guinée »
– Mamadi Doumbouya, 17 janvier 2026
Le chemin s’annonce long et semé d’embûches. Mais pour l’instant, c’est bien l’espoir et les applaudissements qui résonnent encore dans le stade de Conakry en ce début d’année 2026.









