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Groenland : Un Non Catégorique à l’Idée Américaine

Dans les rues de Nuuk, les Groenlandais crient leur refus face à la volonté affichée de Donald Trump de faire du Groenland un territoire américain. « Nous voulons être Groenlandais », affirment-ils en chœur. Mais que cache vraiment cette nouvelle tension…

Imaginez une immense île de glace, la plus grande du monde, où le vent glacial porte les voix d’un peuple qui refuse de plier. Samedi, dans les rues enneigées de Nuuk, des centaines de regards se sont tournés vers l’avenir avec une même certitude : non, le Groenland ne deviendra pas américain. Face aux déclarations répétées et insistantes venues de Washington, les habitants de ce territoire autonome danois ont opposé un front uni et sans ambiguïté.

Ce refus n’est pas seulement une réaction épidermique à une proposition extérieure. Il touche au cœur même de l’identité groenlandaise, forgée dans des siècles de lutte pour l’autonomie et la reconnaissance. Aujourd’hui, alors que les enjeux géopolitiques de l’Arctique s’intensifient, cette petite population de 56 000 âmes se retrouve au centre d’une partie d’échecs dont elle refuse d’être le pion.

Un peuple qui dit non, et qui l’explique

Partout dans la capitale groenlandaise, le message est clair. Un pêcheur-chasseur de 48 ans, rencontré au détour d’une rue glacée, résume avec force ce sentiment collectif.

Américain, non ! Nous avons été une colonie pendant tant d’années. Nous ne sommes pas prêts à être de nouveau une colonie.

Un habitant de Nuuk

Cette phrase, prononcée simplement mais avec conviction, résume à elle seule le traumatisme historique et la volonté farouche d’émancipation. Pour beaucoup, l’idée même d’un changement de souveraineté ravive le souvenir douloureux des siècles passés sous domination extérieure.

Une déclaration historique des cinq partis politiques

Dans une rare unanimité, les dirigeants des cinq formations politiques représentées au Parlement local ont publié une déclaration commune qui ne laisse planer aucun doute.

Nous ne voulons pas être Américains, nous ne voulons pas être Danois, nous voulons être Groenlandais. L’avenir du Groenland doit être décidé par le peuple groenlandais.

Déclaration conjointe des partis politiques groenlandais

Ces mots, lus et partagés massivement sur les réseaux sociaux locaux, sont devenus le slogan d’une résistance pacifique mais déterminée. Pour la première fois depuis longtemps, toutes les sensibilités politiques se retrouvent sur un même point : la maîtrise de leur destin.

Les racines profondes du refus

Le Groenland n’est pas un territoire comme les autres. Ancienne colonie danoise jusqu’en 1953, il a obtenu un statut d’autonomie élargie en 1979, puis une autonomie renforcée en 2009. Chaque étape a été conquise de haute lutte. Aujourd’hui, l’idée d’un retour en arrière, même sous une autre bannière, est vécue comme une insulte.

Les Groenlandais ne rejettent pas seulement une nationalité. Ils refusent le principe même d’être achetés, échangés ou cédés comme un bien stratégique. Cette fierté farouche explique pourquoi même les partisans les plus fervents de l’indépendance totale restent prudents : ils veulent l’indépendance, mais à leurs conditions et à leur rythme.

La tentation américaine et ses arguments

Du côté américain, la justification repose sur un argument de sécurité nationale devenu récurrent ces derniers mois. L’Arctique se réchauffe, les routes maritimes s’ouvrent, les ressources minières (terres rares, uranium, zinc…) attirent toutes les convoitises. Dans ce nouveau grand jeu polaire, Washington estime que le contrôle effectif du Groenland est indispensable pour contrer l’influence grandissante de deux puissances rivales.

On ne peut pas avoir la Russie ou la Chine occuper le Groenland. C’est ce qu’ils vont faire, si on ne le fait pas.

Déclaration récente d’un haut responsable américain

Cette rhétorique de la menace imminente est cependant très loin de faire consensus à Nuuk et à Copenhague. Les autorités danoises ont plusieurs fois répété qu’aucune présence chinoise massive n’était constatée sur le territoire. Le Groenland n’est pas, selon elles, un vide stratégique prêt à être rempli par Pékin ou Moscou.

Une relation déjà très étroite avec les États-Unis

Il faut rappeler que les États-Unis disposent déjà d’une présence militaire significative sur l’île depuis 1951 grâce à un accord de défense signé avec le Danemark. La base de Thulé, située dans le nord, est l’une des installations les plus stratégiques de l’US Air Force dans l’hémisphère nord. Les Américains peuvent y déployer des moyens considérables, à condition d’en informer au préalable les autorités locales.

Cette situation crée un paradoxe intéressant : d’un côté Washington bénéficie d’un accès quasi illimité à l’espace stratégique groenlandais ; de l’autre, elle juge cet accès insuffisant et souhaite un contrôle total. C’est précisément cette volonté de passage du statut d’allié privilégié à celui de propriétaire qui choque le plus.

L’indépendance : un rêve partagé mais prudent

La question de l’indépendance totale vis-à-vis du Danemark reste au cœur du débat politique groenlandais. La majorité des partis au pouvoir prône une marche progressive et responsable vers ce but. Seul le parti d’opposition Naleraq, arrivé en deuxième position aux législatives de 2025 avec 24,5 % des voix, pousse pour une rupture rapide.

Malgré ces divergences, tous s’accordent sur un principe intangible : personne d’autre que les Groenlandais ne doit décider de leur avenir. Même les plus pressés d’indépendance refusent que cette indépendance se fasse au profit d’une nouvelle tutelle étrangère.

J’aime vraiment qu’on soit indépendant, mais je pense qu’on devrait attendre. Pas pour l’instant. Pas aujourd’hui.

Une employée des télécommunications de Nuuk

Les implications pour l’OTAN

Le Danemark, le Groenland compris, est membre de l’OTAN depuis sa création. Une action unilatérale américaine contre un territoire danois serait donc théoriquement une agression contre l’ensemble de l’Alliance, déclenchant l’article 5. Plusieurs responsables européens ont rappelé avec force cette réalité juridique et politique.

Face à cette menace implicite de fracture, l’OTAN tente de désamorcer la crise en réaffirmant son engagement dans la région arctique. Le secrétaire général a récemment insisté sur le renforcement des capacités alliées dans le Grand Nord, tandis que le commandant des forces alliées en Europe a tenu à rassurer : l’Alliance reste solide et prête à défendre chaque centimètre de son territoire.

Un peuple qui sait ce qu’il veut

Un sondage réalisé en janvier 2025 avait déjà donné une indication très claire : 85 % des Groenlandais interrogés se disaient opposés à tout rattachement aux États-Unis. Seuls 6 % y voyaient un avenir possible. Ce chiffre, publié dans la presse locale, n’a fait que se confirmer ces derniers jours.

Aujourd’hui, ce qui frappe le plus l’observateur extérieur, c’est la maturité et la cohérence du discours groenlandais. Il ne s’agit pas d’un rejet aveugle de l’Amérique en tant que telle, ni d’une hostilité systématique envers Washington. C’est un refus raisonné, ancré dans l’histoire, la géographie et la conscience aiguë de ce que signifie la souveraineté pour un peuple qui a attendu si longtemps pour commencer à l’exercer.

Le Groenland n’est pas à vendre. Ni aujourd’hui, ni demain. Et cette affirmation, portée par une petite nation aux portes de l’Arctique, résonne aujourd’hui bien au-delà de ses frontières de glace.

Dans un monde où les grandes puissances redessinent les cartes du pouvoir, le Groenland rappelle une vérité simple et puissante : la voix des peuples, même les plus petits en nombre, peut encore peser très lourd dans la balance géopolitique.

Et tant que cette voix dira « non » avec autant de clarté et de dignité, il est peu probable que quiconque parvienne à la faire taire.

Le Groenland a parlé. Et le monde entier l’a entendu.

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