Depuis une semaine, la capitale géorgienne Tbilissi est secouée par un mouvement de contestation d’une ampleur inédite. Chaque soir, des dizaines de milliers de manifestants pro-européens descendent dans les rues, drapeaux de l’UE et de la Géorgie à la main, pour protester contre la politique du gouvernement, accusé de renoncer aux ambitions européennes du pays pour se rapprocher de la Russie. Des heurts violents opposent manifestants et forces de l’ordre, faisant craindre une escalade incontrôlable dans ce pays du Caucase déjà meurtri par une guerre avec Moscou en 2008.
L’étincelle : le report des ambitions européennes
Tout a commencé le jeudi 9 mars, lorsque le parti au pouvoir, le Rêve géorgien, a annoncé le report à 2028 de l’objectif du pays d’intégrer l’Union européenne. Cette décision a mis le feu aux poudres dans un contexte politique déjà explosif. L’opposition accuse en effet le gouvernement de dérive autoritaire et conteste les résultats des élections législatives d’octobre dernier, qui auraient été selon elle « volées » par le parti dirigeant.
Depuis l’annonce du report, la place du Parlement à Tbilissi est devenue l’épicentre de la contestation. Tous les soirs, une marée humaine s’y rassemble, agitant des drapeaux européens et géorgiens, scandant des slogans hostiles au gouvernement. La police anti-émeute tente de disperser la foule à grands renforts de canons à eau et de gaz lacrymogène, donnant lieu à des scènes de chaos et à de violents affrontements qui se poursuivent souvent tard dans la nuit.
Bilan des affrontements
D’après les autorités, ces heurts ont déjà fait 11 blessés parmi les manifestants, 3 parmi les journalistes et 1 chez les policiers. 293 personnes ont été arrêtées depuis le début du mouvement et 143 policiers ont été blessés au total selon le ministère de l’Intérieur. Le commissaire géorgien aux droits humains, Levan Ioseliani, accuse la police de violenter les manifestants « de façon punitive » lors des interpellations, ce qui constituerait selon lui « un acte de torture ».
Un mouvement sans leader clair
Pour l’instant, la contestation ne semble pas faiblir malgré la répression. Une septième nuit de mobilisation est attendue mercredi soir devant le Parlement. Si le mouvement rassemble l’opposition pro-européenne au gouvernement, il ne dispose pas de leadership clair. La présidente géorgienne Salomé Zourabichvili, qui a des pouvoirs limités mais s’oppose à l’exécutif, est devenue une figure par défaut de la contestation. Elle dénonce un usage « disproportionné » de la force par la police et des « arrestations massives et mauvais traitements » de manifestants.
Le Premier ministre sur une ligne dure
Face à cette crise, le Premier ministre géorgien Irakli Kobakhidzé campe pour l’heure sur une ligne dure. Il promet de réprimer « l’opposition radicale » qui organiserait selon lui des « actions violentes » pour déstabiliser le pays, et refuse toute concession. Mercredi, il a assuré, sans preuve, que les manifestations étaient manipulées depuis l’étranger.
Une crise sur fond de rivalité avec la Russie
Au-delà de la question européenne, cette crise ravive les traumatismes de la guerre d’août 2008 entre la Géorgie et la Russie. Moscou contrôle toujours de facto 20% du territoire géorgien. Pour de nombreux manifestants, le choix du gouvernement de repousser l’agenda européen est perçu comme un pas vers le Kremlin. Un spectre qui hante ce pays niché entre Europe et Asie, tiraillé entre son ancrage occidental et l’influence de son encombrant voisin russe.
La Géorgie parviendra-t-elle à surmonter cette crise pour poursuivre son chemin européen ? Ou basculera-t-elle dans le chaos et l’instabilité, au risque de compromettre son avenir ? Dans les rues de Tbilissi, des dizaines de milliers de Géorgiens jouent chaque soir leur destin, dans un bras de fer incertain avec leur gouvernement. L’issue de ce mouvement inédit, à la frontière entre deux mondes, est plus que jamais incertaine.