Dans l’obscurité qui enveloppe encore Gaza avant l’aube, des lueurs vacillantes percent soudain la nuit. Des lanternes s’allument, des guirlandes multicolores scintillent faiblement sous les tentes alignées à l’infini. Pour la première fois depuis trois longues années, le mois sacré du ramadan s’ouvre sans le fracas incessant des bombardements. Pourtant, cette joie qui tente de renaître reste enveloppée d’une immense tristesse.
Le cessez-le-feu, entré en vigueur le 10 octobre dernier, a certes stoppé les offensives massives, mais il n’a pas effacé les cicatrices. Les habitants de la bande de Gaza, plus de deux millions d’âmes, portent encore le poids des déplacements forcés, des maisons pulvérisées et des proches disparus. Ce ramadan 2026 marque donc une étape symbolique : celle d’un retour timide à la vie spirituelle et familiale, même si tout reste précaire.
Un premier ramadan sous le signe d’une trêve fragile
Avant même que le soleil ne se lève, des groupes de fidèles se dirigent vers ce qui reste de la grande mosquée Omari, au cœur de Gaza-ville. Les murs portent les stigmates des combats, mais l’appel à la prière résonne à nouveau. Pour beaucoup, venir prier ici représente un acte de résistance douce, une façon de réaffirmer leur foi malgré les destructions.
Un habitant du nord de la ville raconte comment, malgré la proximité des positions militaires israéliennes le long de ce qu’on appelle encore la « Ligne jaune », il a choisi de se rendre à la mosquée. Même après une nuit marquée par des tirs d’artillerie dans l’est de la ville, la prière collective est restée une priorité. Ces gestes quotidiens traduisent une volonté tenace de préserver les rites malgré l’adversité.
Une atmosphère mêlée de joie et de douleur
Dans les camps de déplacés, l’émotion est à fleur de peau. À Al-Mawasi, dans le sud, un homme de cinquante ans confie vivre ce ramadan avec des sentiments partagés. La guerre a cessé, mais les fantômes du passé rôdent. Les absents, les martyrs, les détenus, ceux qui ont fui : tous manquent cruellement autour de la table du ftour.
« Notre joie est étouffée », explique-t-il simplement. Les souvenirs des précédents ramadans, où les plats abondants réunissaient toute la famille, contrastent violemment avec la réalité actuelle. Aujourd’hui, un plat principal et un accompagnement simple représentent déjà un effort considérable pour beaucoup de foyers.
« La table de ramadan était autrefois garnie des plats les plus délicieux et réunissait tous nos proches. Aujourd’hui, j’ai à peine de quoi préparer un plat principal et un accompagnement. Tout est cher. »
Cette phrase résume à elle seule le déchirement intérieur que vivent des milliers de Gazaouis en ce début de mois sacré. La fête religieuse, traditionnellement synonyme d’abondance et de partage, se heurte de plein fouet à la réalité économique asphyxiée par des années de conflit et de blocus.
Les marchés reprennent vie, mais les prix restent prohibitifs
À l’approche du ramadan, certains étals se sont remplis de dattes, de fruits secs et de produits de base. Les rues de plusieurs quartiers bourdonnent à nouveau d’une activité commerciale fragile. Pourtant, pour la majorité des familles, ces produits restent hors de portée. L’inflation galopante et la pénurie chronique transforment les préparatifs traditionnels en véritable parcours du combattant.
Les prix élevés ne concernent pas seulement les mets festifs : l’eau potable, le carburant, les médicaments, tout coûte excessivement cher. Dans ce contexte, préparer un ftour digne de ce nom devient un luxe que peu peuvent s’offrir. Beaucoup se contentent du minimum, le cœur lourd.
Les enfants, porteurs d’une joie innocente
Malgré ces difficultés, des éclats de bonheur surgissent, surtout chez les plus jeunes. Dans une tente de Deir el-Balah, une mère de trente ans raconte le regard émerveillé de ses enfants devant les guirlandes qu’elle a accrochées. « Ma fille m’a dit : Maman, notre tente est devenue la plus belle des tentes », confie-t-elle avec émotion.
Les chants traditionnels résonnent à nouveau dans les ruelles, les rires fusent sous les toiles éclairées. Ces instants simples redonnent un peu de couleur à des vies marquées par la grisaille de la guerre. Pour ces enfants nés ou grandis dans le chaos, voir leur tente transformée en espace festif représente un véritable enchantement.
Cette résilience des plus jeunes touche profondément les parents. Même si les conditions restent précaires, ils font tout pour préserver chez leurs enfants l’esprit de fête et l’espoir en des lendemains meilleurs.
Un message de sable sur la plage
À Deir el-Balah, un artiste de trente et un ans a choisi la plage pour exprimer son message. Avec patience et minutie, il a sculpté dans le sable les mots « Bienvenue au ramadan ». Une phrase simple, mais puissante, adressée au monde entier.
« Nous disons au monde entier que nous allons bien, nous espérons que ce ramadan ne sera pas troublé par la guerre et les bombardements. »
Ce geste artistique, éphémère comme le sable, symbolise parfaitement la situation actuelle : une beauté fragile, menacée à tout instant par le retour des hostilités. Pourtant, il traduit aussi une détermination farouche à exister, à célébrer, à espérer.
Des pères qui cachent leur peine
À l’ouest de Gaza-ville, un père de quarante-trois ans vit sous une tente avec sa famille. Chaque soir, il regarde ses enfants rêver de lanternes plus grandes, de tables mieux garnies. « Je me sens mal quand ils me demandent d’acheter des décorations », avoue-t-il. Pourtant, comme des milliers d’autres, il fait tout pour leur offrir des moments de joie malgré tout.
Ces pères, ces mères, portent un poids invisible. Ils doivent à la fois protéger leurs enfants des réalités trop dures et leur transmettre l’espoir. Ce ramadan devient alors une épreuve supplémentaire, mais aussi une occasion unique de renforcer les liens familiaux dans l’adversité.
Un cessez-le-feu qui ne garantit rien
Quatre mois après le début de la trêve, les incidents restent fréquents. Tirs d’artillerie, frappes ponctuelles, accusations mutuelles de violations : la paix demeure extrêmement précaire. Chaque journée sans bombardement massif représente déjà une victoire, mais personne n’ose vraiment croire à une stabilité durable.
La reconstruction patine, le siège n’est toujours pas totalement levé, les aides humanitaires arrivent au compte-gouttes. Dans ce contexte, le ramadan prend une dimension presque métaphysique : il devient un acte de foi en l’avenir, malgré tout ce qui pourrait encore arriver.
La spiritualité comme refuge
Pour beaucoup de Gazaouis, la dimension spirituelle du ramadan représente aujourd’hui le principal refuge. Jeûner, prier, partager le peu que l’on a : ces gestes simples rappellent que certaines choses échappent à la destruction matérielle. La foi devient un fil conducteur qui relie le passé au futur, les absents aux présents.
Dans les tentes comme dans les maisons à moitié debout, les récitations du Coran résonnent chaque soir. Ces moments de recueillement collectif offrent une forme de consolation que ni l’argent ni la politique ne peuvent procurer.
Vers un avenir encore incertain
Nombreux sont ceux qui formulent le même vœu : que ce ramadan soit le dernier passé sous les tentes. Que les enfants puissent bientôt jouer dans des maisons reconstruites, que les tables soient à nouveau abondantes, que les mosquées brillent de mille feux sans crainte d’être visées.
Ces espoirs, même ténus, nourrissent la résilience quotidienne. Chaque lanterne allumée, chaque guirlande accrochée, chaque prière prononcée devient un petit pari sur l’avenir. Un pari fragile, mais vital.
Ce ramadan à Gaza n’est pas une fête ordinaire. Il est à la fois célébration et deuil, joie et douleur, espoir et inquiétude. Il incarne, dans toute sa complexité, la vie d’un peuple qui refuse de renoncer à sa dignité, à sa foi et à son humanité, quelles que soient les circonstances.
Et tandis que la nuit enveloppe à nouveau les tentes illuminées, une question flotte dans l’air : combien de temps cette fragile trêve tiendra-t-elle ? Combien de ramadans faudra-t-il encore vivre avant de pouvoir enfin parler de paix véritable ?
Pour l’instant, les lanternes brillent, les prières montent vers le ciel, et les enfants sourient devant leurs décorations de fortune. C’est peu, sans doute. Mais dans le contexte de Gaza aujourd’hui, c’est déjà immense.









