Imaginez un lieu où la réflexion philosophique et la fraternité sont censées régner en maîtres absolus. Un endroit où les débats se veulent élevés, loin des querelles partisanes du quotidien politique. Pourtant, depuis plusieurs mois, un vent de discorde souffle dans certaines loges du Grand Orient de France, la plus importante obédience maçonnique hexagonale. Des voix s’élèvent pour dénoncer ce que certains qualifient d’entrisme politique orchestré par des militants et élus proches de La France insoumise.
Cette situation n’est pas anodine. Elle touche au cœur même des principes maçonniques : la tolérance, la liberté de conscience et surtout l’interdiction de toute discussion politique ou religieuse partisane en loge. Quand la frontière entre engagement citoyen et militantisme partisan s’effrite, c’est toute l’harmonie fraternelle qui vacille.
Une fracture visible depuis octobre 2023
Le point de bascule semble coïncider avec les événements tragiques du 7 octobre 2023 au Proche-Orient. Depuis cette date, les tenues – ces réunions rituelles au sein des loges – auraient vu se multiplier des interventions jugées particulièrement clivantes. Les thèmes récurrents ? L’accusation d’islamophobie d’État, la situation à Gaza, la légitimité de la « résistance palestinienne ».
Pour de nombreux frères, ces sujets, aussi légitimes soient-ils dans l’espace public, n’ont pas leur place au sein du temple. La franc-maçonnerie n’est pas un parti politique, rappellent-ils. Elle se veut un espace de libre pensée, non une tribune pour des combats idéologiques contemporains.
L’épisode Guénolé : quand une planche tourne au psychodrame
L’un des moments les plus commentés s’est déroulé en novembre dernier dans une loge parisienne. Un politologue connu, récemment initié, avait préparé une planche – sorte de conférence maçonnique – sur son expérience personnelle lors d’une flottille humanitaire vers Gaza. Le contenu, très engagé, a rapidement suscité des réactions vives parmi les frères présents.
La tension est montée au point que le vénérable maître de la loge a dû, chose rarissime, interrompre l’orateur pour ramener le calme. Plusieurs témoins décrivent une ambiance électrique, presque irrespirable, où les clivages politiques ont pris le dessus sur la sérénité habituelle des travaux maçonniques.
Cet incident n’est pas isolé. Il cristallise un malaise plus profond qui travaille l’obédience depuis plusieurs années : comment concilier la liberté d’expression individuelle avec la nécessaire neutralité politique des loges ?
La « tenue blanche » annulée : un symbole fort
Autre épisode révélateur : la programmation, puis l’annulation, d’une tenue blanche ouverte au public prévue le 13 janvier au siège du Grand Orient. L’invité initial ? Un représentant d’une organisation juive antisioniste très proche des thèses défendues par La France insoumise. Après de vives protestations internes, l’invitation a été retirée.
Pour les opposants à cette venue, accueillir un tel intervenant revenait à cautionner un discours partisan sous couvert maçonnique. Pour les partisans, il s’agissait au contraire d’un débat nécessaire sur la paix et la justice au Proche-Orient. Le retrait de l’invitation a été perçu par certains comme une victoire des « modérés », par d’autres comme une censure inacceptable.
Un livre qui change de titre sous la pression
La polémique ne s’arrête pas aux tenues. Elle touche aussi les publications officielles ou semi-officielles de l’obédience. Un ouvrage collectif devait initialement aborder frontalement la question de l’islamophobie en France. Face aux critiques internes, le titre a été modifié pour atténuer la portée idéologique perçue.
Ce simple changement de formulation illustre à lui seul la sensibilité extrême du sujet au sein du Grand Orient. Même les mots choisis pour un livre deviennent matière à débat et à compromis.
Un traitement inégal selon les sensibilités politiques ?
Ce qui alimente le plus la colère de certains frères, c’est ce qu’ils perçoivent comme un deux poids, deux mesures. Ils rappellent que des membres soupçonnés de sympathies d’extrême droite ont été rapidement exclus par le passé. En revanche, les cas impliquant des militants d’extrême gauche semblent traités avec plus de mansuétude.
Le nom d’un ancien leader politique passé par la même loge que certains des protagonistes actuels est souvent cité en exemple. Pourquoi certaines sensibilités semblent-elles mieux tolérées que d’autres ? La question hante les couloirs du siège de la rue Cadet.
La franc-maçonnerie face à ses propres contradictions
Cette affaire dépasse largement le simple affrontement entre courants politiques. Elle pose la question fondamentale de l’identité même de la franc-maçonnerie libérale française au XXIe siècle. Doit-elle rester un espace strictement philosophique et symbolique, ou peut-elle devenir un lieu d’engagement citoyen actif sur les grands sujets de société ?
Les défenseurs d’une franc-maçonnerie « engagée » arguent que la neutralité absolue est une illusion. Selon eux, refuser de parler des injustices du monde reviendrait à cautionner le statu quo. Leurs opposants rétorquent que l’engagement partisan, quel qu’il soit, détruit la fraternité et transforme les loges en cellules militantes déguisées.
« La loge n’est ni un parti, ni une association de défense des droits humains. C’est un lieu où l’on cherche la vérité ensemble, sans étiquette. Dès qu’une étiquette domine, la quête s’arrête. »
Un frère anonyme cité par plusieurs témoins
Cette citation résume parfaitement le dilemme. Trouver l’équilibre entre liberté individuelle et préservation du collectif s’avère particulièrement ardu dans un contexte politique français hautement polarisé.
Historique des tentatives d’entrisme dans les loges
Il serait injuste de présenter la situation actuelle comme totalement inédite. Depuis des décennies, différentes obédiences maçonniques ont connu des tentatives d’infiltration par divers courants extrêmes, qu’ils viennent de l’extrême droite ou de l’extrême gauche.
Dans les années 2010 déjà, des alertes avaient été lancées concernant des tentatives d’entrisme islamiste dans certaines loges lyonnaises. Plus récemment, des soupçons avaient visé des réseaux d’extrême droite. Aujourd’hui, le curseur semble s’être déplacé vers l’autre extrême de l’échiquier politique.
Cette récurrence pose une question lancinante : la franc-maçonnerie attire-t-elle structurellement les militants les plus radicaux de chaque époque ? Ou est-ce simplement le reflet de la polarisation générale de la société française ?
Quel avenir pour la sérénité des tenues ?
Face à cette situation, plusieurs pistes se dessinent. Certains appellent à un strict rappel des règles : interdiction absolue des sujets politiques conjoncturels, recentrage sur les questions philosophiques intemporelles. D’autres plaident pour une évolution des pratiques, avec une plus grande tolérance pour les engagements citoyens, tant qu’ils restent non partisans.
Une troisième voie consisterait à renforcer les procédures disciplinaires pour garantir une égalité de traitement réelle entre toutes les sensibilités politiques. Mais là encore, le risque de dérive autoritaire guette.
Le Grand Orient se trouve donc à un carrefour. Ignorer la crise risquerait de laisser s’installer durablement des tensions destructrices. Réagir trop fort pourrait être perçu comme une chasse aux sorcières contre un courant politique particulier.
La laïcité maçonnique à l’épreuve du réel
Enfin, cette affaire remet sur le devant de la scène la conception très particulière de la laïcité défendue par le Grand Orient. Traditionnellement offensive et parfois perçue comme antireligieuse, cette laïcité « à la française » entre en collision frontale avec les discours victimaires autour de l’islamophobie d’État.
Quand des frères accusent la République d’islamophobie tandis que d’autres défendent bec et ongles la loi de 1905, le choc est inévitable. La loge devient alors le reflet grossissant des fractures de la société tout entière.
Dans ce contexte, préserver l’harmonie relève presque de la gageure. Pourtant, c’est précisément cette capacité à faire coexister des pensées divergentes qui fait la force historique de la franc-maçonnerie.
Vers une nécessaire clarification ?
De nombreux observateurs estiment que le moment est venu pour le Grand Orient de clarifier sa position. Quelles sont les limites acceptables de l’engagement en loge ? Quelles sanctions pour les dépassements ? Comment garantir l’équilibre entre toutes les sensibilités ?
Une chose est sûre : le silence prolongé des instances officielles ne fait qu’alimenter les rumeurs et les interprétations les plus diverses. Dans une institution qui fait de la lumière sa quête principale, l’opacité actuelle constitue sans doute le plus grand danger.
La suite des événements dira si le Grand Orient saura retrouver la voie de la sérénité fraternelle ou si les fractures actuelles laisseront des traces durables. Une chose est certaine : les regards sont tournés vers la rue Cadet, et pas seulement ceux des francs-maçons.
Ce qui se joue actuellement dépasse largement les murs des temples. C’est une interrogation sur la capacité de la société française à débattre sereinement des questions les plus sensibles sans basculer dans la confrontation stérile. Et sur ce terrain-là, la franc-maçonnerie, comme souvent, se fait le miroir grossissant de nos propres contradictions collectives.
À suivre donc, avec la plus grande attention.









