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France Télévisions censure un ex-ambassadeur sur l’Algérie

Dans son émission Complément d’enquête sur l’Algérie, France Télévisions a diffusé hier soir une version édulcorée : l’interview explosive de l’ex-ambassadeur Xavier Driencourt a été coupée au dernier moment au profit d’un discours beaucoup plus consensuel. Pourquoi cette décision soudaine ?

Imaginez une émission d’investigation attendue, teasée pendant des jours avec des extraits prometteurs, et soudain, au moment de la diffusion, un morceau entier disparaît. C’est exactement ce qui s’est produit jeudi soir sur France 2, lors de la diffusion de Complément d’enquête consacrée aux relations entre la France et l’Algérie. Au cœur de cette affaire : les propos sans langue de bois d’un ancien ambassadeur de France à Alger, écartés in extremis par la direction de la chaîne publique.

Une intervention annoncée… puis supprimée

Depuis plusieurs semaines, les réseaux sociaux bruissaient d’excitation autour de cette émission. Les teasers montraient clairement un homme en costume sombre, la mine grave, tenant des propos très directs sur la politique algérienne actuelle. Cet homme n’était autre que Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie entre 2008 et 2012, puis de nouveau entre 2017 et 2020. Connu pour ses analyses tranchées et son franc-parler, il était présenté comme l’un des invités phares du numéro.

Pourtant, lorsque l’émission a été diffusée, surprise : plus aucune trace de cette interview. À la place, les téléspectateurs ont découvert les déclarations beaucoup plus policées de l’actuel ambassadeur de France à Alger, Stéphane Romatet. Un changement de casting de dernière minute qui n’a pas manqué d’interpeller de nombreux observateurs.

Les raisons officielles : créneau horaire et contexte diplomatique

Interrogée, la direction de France Télévisions a invoqué des contraintes de temps. Selon elle, le format de l’émission ne permettait pas d’intégrer toutes les interventions prévues. Mais cette explication technique peine à convaincre quand on sait que l’interview de l’ancien ambassadeur figurait en bonne place dans les bandes-annonces diffusées pendant plusieurs jours.

Une autre justification a rapidement émergé : le contexte diplomatique particulièrement sensible entre Paris et Alger ces derniers mois. Quelques jours seulement avant la diffusion, l’agence de presse officielle algérienne avait publié une dépêche très critique envers la France, accusant implicitement Paris d’ingérence dans les affaires intérieures algériennes. Dans ce climat tendu, diffuser des propos très hostiles à l’Algérie prononcés par un ancien représentant officiel de la France aurait pu être perçu comme une provocation.

« Nous avons privilégié une approche équilibrée et respectueuse des relations bilatérales dans un moment où la diplomatie est fragile. »

Explication officieuse d’un cadre de France Télévisions

Cette prudence, compréhensible sur le plan diplomatique, soulève néanmoins une question essentielle : jusqu’où les médias publics doivent-ils aller pour préserver les relations internationales au détriment de leur mission d’information ?

Qui est Xavier Driencourt, l’homme qui dérange ?

Xavier Driencourt n’est pas un novice en matière de relations franco-algériennes. Diplomate de carrière, il a passé plus de dix ans cumulés comme ambassadeur à Alger, un record pour ce poste stratégique et souvent difficile. Passionné par l’Algérie, il parle couramment l’arabe et connaît parfaitement les arcanes du pouvoir à Alger.

Ses livres et ses interventions publiques sont marqués par une grande franchise. Il n’hésite pas à pointer du doigt ce qu’il considère comme des dérives autoritaires du régime algérien, les difficultés économiques du pays ou encore les obstacles mis à la circulation des idées et des personnes entre les deux rives de la Méditerranée.

Cette liberté de ton, rare chez un diplomate en activité, s’est accentuée depuis qu’il a quitté ses fonctions officielles. Il incarne une voix dissonante dans le concert souvent policé des relations franco-algériennes.

Les réseaux sociaux s’enflamment

La décision de France Télévisions n’a pas tardé à être commentée sur les réseaux sociaux. De nombreux internautes ont dénoncé une forme de censure ou d’autocensure médiatique. Certains ont même parlé de « pression algérienne » sur les médias français.

Le contraste entre les teasers montrant l’ancien ambassadeur et la version finale diffusée a renforcé le sentiment d’opacité. Beaucoup s’interrogent : pourquoi avoir teasé une intervention forte pour finalement la remplacer par un discours beaucoup plus consensuel ?

  • Pourquoi avoir annoncé pendant des jours l’interview de Xavier Driencourt ?
  • Qui a pris la décision finale de retirer son intervention ?
  • Le Quai d’Orsay a-t-il été consulté ?
  • La direction de France Télévisions a-t-elle craint des représailles diplomatiques ?

Autant de questions qui restent pour l’instant sans réponse claire.

Un précédent qui interroge la liberté de la presse publique

Cet épisode n’est pas isolé. Ces dernières années, plusieurs affaires ont mis en lumière les tensions entre la mission d’information des médias publics et les impératifs diplomatiques de l’État français.

Dans un contexte où la France cherche à normaliser ses relations avec l’Algérie – pays stratégique sur le plan énergétique, migratoire et sécuritaire – la tentation est grande de privilégier l’apaisement au détriment de la transparence.

Mais à trop vouloir ménager les susceptibilités, ne risque-t-on pas de tomber dans une forme de diplomatie médiatique qui confine à l’autocensure ? Et surtout, quel message cela envoie-t-il aux citoyens sur la capacité des médias publics à informer sans entrave ?

Les relations franco-algériennes : un équilibre précaire

Depuis l’élection d’Abdelmadjid Tebboune à la présidence algérienne en 2019, les relations entre Paris et Alger connaissent des hauts et des bas. Si les deux pays ont multiplié les gestes d’apaisement (visites ministérielles, levée partielle des restrictions de visas, etc.), des dossiers demeurent explosifs : la question mémorielle, la coopération sécuritaire au Sahel, les flux migratoires, ou encore l’exploitation des hydrocarbures.

Dans ce contexte, chaque parole publique, surtout lorsqu’elle émane d’un ancien ambassadeur, peut être interprétée comme un signal politique fort. La décision de France Télévisions s’inscrit donc dans une logique plus large de prudence diplomatique.

Et maintenant ?

L’affaire soulève des interrogations qui dépassent largement le cas particulier de cette émission. Elle interroge le rôle des médias publics dans une démocratie, leur indépendance vis-à-vis du pouvoir politique, et la façon dont ils traitent les sujets internationalement sensibles.

Devant le tollé naissant sur les réseaux, certains espèrent que France Télévisions reviendra sur sa décision et diffusera l’interview intégrale de Xavier Driencourt, ne serait-ce que sur sa plateforme numérique. D’autres appellent à une vraie transparence sur les raisons de ce retrait.

En attendant, une chose est sûre : cette censure de dernière minute, même justifiée par des impératifs diplomatiques, risque de laisser un goût amer chez tous ceux qui attendent des médias publics une information libre, pluraliste et sans concession.

Car au final, la question n’est pas tant de savoir si les propos de l’ancien ambassadeur étaient trop durs ou non. La question est de savoir pourquoi, dans une démocratie, on préfère parfois taire une voix plutôt que de la laisser s’exprimer, même si elle dérange.

Et vous, que pensez-vous de cette affaire ? La préservation des relations diplomatiques doit-elle primer sur la liberté d’informer ?

Quelques chiffres sur les relations franco-algériennes

  • Plus de 800 000 Algériens vivent en France (INSEE 2024)
  • La France est le 2e client et le 3e fournisseur de l’Algérie
  • Plus de 7 millions de Français visitent l’Algérie chaque année (avant Covid)
  • Environ 40 000 binationaux franco-algériens naissent chaque année

Ces liens humains, économiques et historiques extrêmement forts rendent d’autant plus délicate la gestion de toute crise diplomatique. Et montrent à quel point chaque parole publique peut avoir des conséquences concrètes sur des millions de personnes des deux côtés de la Méditerranée.

L’affaire Driencourt n’est donc pas seulement une anecdote médiatique. Elle est le symptôme d’un malaise plus profond dans la façon dont la France gère aujourd’hui sa relation avec l’un de ses partenaires les plus importants… et les plus compliqués.

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