Imaginez un instant : alors que l’Europe cherche désespérément à couper les ponts énergétiques avec la Russie pour affaiblir sa machine de guerre, un secteur stratégique continue de prospérer en toute discrétion. Près de quatre ans après le début du conflit en Ukraine, les échanges nucléaires entre la France et Moscou demeurent intacts, suscitant colère et interrogations. Cette réalité, mise en lumière récemment par une organisation engagée pour l’environnement, pose une question brûlante : jusqu’où ira cette exception qui dérange ?
Une dépendance nucléaire qui interpelle en pleine guerre
Le secteur du nucléaire civil échappe toujours aux sanctions imposées par l’Union européenne contre la Russie. Cette particularité frappe d’autant plus que l’objectif affiché par Bruxelles consiste à priver Moscou de ressources financières alimentant le conflit ukrainien. Gaz et pétrole font l’objet de restrictions progressives, mais l’atome reste à l’écart, créant un malaise palpable parmi les Vingt-Sept.
Une analyse approfondie des flux commerciaux révèle que les relations avec le principal acteur russe du domaine n’ont pas été rompues. Les importations se poursuivent, même si elles diminuent progressivement. Cette situation place la France dans une position délicate, entre souveraineté énergétique et cohérence géopolitique.
Les faits mis en évidence par l’enquête
Les données douanières examinées montrent que la France importe encore de l’uranium enrichi directement depuis la Russie. Bien que cette part ait fortement reculé depuis 2022, elle représentait encore 18 % des approvisionnements entre janvier et septembre 2025. Il s’agit principalement d’uranium naturel enrichi ou d’uranium issu du retraitement et ré-enrichi.
Par ailleurs, près de la moitié de l’uranium naturel importé provient du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan. Or, une grande partie de ces matières transite par le territoire russe, sous contrôle de l’entreprise publique dominante dans le secteur. Les cargaisons arrivent souvent aux ports de Dunkerque ou Rotterdam avant d’être acheminées vers les installations françaises spécialisées dans le cycle du combustible.
Le gouvernement français et l’Europe doivent sanctionner Rosatom pour envoyer un signal fort et mettre fin à l’impunité dont jouit la première entreprise au monde à avoir pris les commandes d’une centrale nucléaire étrangère par la force.
Chargée de campagne pour l’organisation environnementale
Cette citation illustre la position ferme adoptée : l’occupation de la centrale de Zaporijjia par les forces russes constitue un précédent grave, justifiant selon l’ONG une réaction immédiate et sans ambiguïté.
Le processus du combustible nucléaire expliqué simplement
Pour bien comprendre les enjeux, rappelons les étapes clés. L’uranium naturel extrait des mines doit d’abord être converti, puis enrichi afin d’atteindre le niveau requis pour alimenter les réacteurs. La France dispose de capacités propres d’enrichissement, notamment au Tricastin, où les installations s’agrandissent actuellement. Pourtant, elle recourt encore à des partenaires extérieurs, dont la Russie reste un poids lourd mondial.
Concernant l’uranium de retraitement, issu du recyclage des combustibles usés, la situation s’avère encore plus spécifique. Une seule usine au monde est capable d’effectuer certaines opérations de conversion, et elle se trouve en Russie. Ce détail technique explique en partie pourquoi les flux persistent malgré le contexte international tendu.
- Extraction minière → Uranium brut
- Conversion → Préparation chimique
- Enrichissement → Augmentation de l’isotope fissile
- Fabrication du combustible → Assemblages pour réacteurs
- Utilisation en centrale → Production d’électricité
- Retraitement → Récupération et recyclage partiel
Cette chaîne complexe met en évidence les interdépendances techniques qui compliquent une rupture brutale des liens commerciaux.
Les positions des acteurs français
Les entreprises impliquées insistent sur leurs efforts de diversification. Elles affirment ne dépendre d’aucun pays, d’aucun site ni d’aucune société en particulier. Un contrat signé en 2018 avec une filiale russe concerne le recyclage de l’uranium de retraitement. Depuis 2024, une partie de l’enrichissement se réalise aux Pays-Bas, mais une portion reste effectuée en Russie.
Des discussions sont en cours pour développer des capacités européennes de conversion de cet uranium recyclé. Le gouvernement français mène des échanges actifs avec ses partenaires et la Commission européenne afin d’augmenter les capacités au sein de l’Europe et de l’OCDE.
Du côté européen, le commissaire à l’énergie a déclaré qu’une proposition serait présentée dès que des sources alternatives fiables existeraient, en concertation étroite avec les États membres concernés. Cette prudence reflète les tractations délicates, notamment avec la France, soucieuse de préserver sa filière nucléaire.
Les implications géopolitiques et stratégiques
En maintenant ces échanges, l’Europe envoie un message contradictoire. D’un côté, elle condamne fermement l’agression russe et soutient l’Ukraine ; de l’autre, elle tolère un commerce qui génère des revenus pour Moscou. Cette exception nucléaire interroge sur la cohérence globale de la stratégie énergétique et des sanctions.
Certains États membres restent dépendants du combustible russe, ce qui freine toute décision unilatérale. La volonté d’indépendance énergétique totale vis-à-vis de la Russie se heurte à des réalités techniques et économiques. L’interdiction du gaz russe est prévue pour l’automne 2027, mais le pétrole et surtout le nucléaire civil posent des défis plus complexes.
Certains États membres dépendent toujours du combustible russe, et nous devons nous assurer que nous disposons de sources alternatives. Dès que ce sera le cas, bien sûr en étroite concertation avec les États membres concernés, je présenterai la proposition.
Commissaire européen à l’énergie
Cette déclaration traduit une approche prudente, privilégiant la concertation plutôt qu’une rupture immédiate qui pourrait perturber l’approvisionnement électrique.
Les efforts de diversification en cours
La part d’uranium enrichi russe a chuté de 67 % en 2022 à 18 % en 2025. Cette baisse significative montre que des alternatives se mettent en place progressivement. Les capacités d’enrichissement françaises augmentent, et des partenariats avec d’autres pays se renforcent.
Pour l’uranium naturel, les fournisseurs kazakh et ouzbek représentent une part majeure, même si le transit russe pose question. Des initiatives visent à contourner ces routes traditionnelles. Les autorités françaises et européennes travaillent à accroître les capacités de conversion et d’enrichissement au sein de l’OCDE, afin de réduire les vulnérabilités.
| Année | Part uranium enrichi russe (%) | Principaux autres fournisseurs |
|---|---|---|
| 2022 | 67 | Autres |
| 2025 (jan-sept) | 18 | Pays-Bas, France |
Ce tableau simplifié illustre la tendance à la baisse, même si le chemin vers l’indépendance totale reste long.
Pourquoi cette situation perdure-t-elle ?
Plusieurs facteurs expliquent cette inertie. Techniquement, la Russie détient des monopoles sur certaines étapes du cycle du combustible, rendant les substitutions complexes et coûteuses. Stratégiquement, la France défend farouchement son industrie nucléaire, pilier de sa production électrique bas carbone.
Économiquement, rompre brutalement les contrats exposerait à des risques d’approvisionnement et à des surcoûts importants. Politiquement, l’unanimité requise au sein de l’UE complique l’adoption de nouvelles sanctions ciblant ce secteur sensible.
Ces éléments combinés créent une forme d’impasse temporaire, que l’ONG qualifie d’insupportable au regard des principes affichés par l’Europe.
Vers une sortie progressive des liens russes ?
Les signaux envoyés par les autorités françaises et européennes indiquent une volonté de réduction progressive de la dépendance. Les investissements dans les capacités domestiques et européennes se multiplient. Des négociations avec de nouveaux fournisseurs avancent.
Cependant, la transition demande du temps. Les contrats existants courent sur plusieurs années, et les infrastructures alternatives nécessitent des années de développement. La question est de savoir si ce délai est acceptable au vu de l’urgence géopolitique.
L’appel lancé pour des sanctions contre l’entreprise russe vise à accélérer ce processus et à aligner les actes sur les discours. Il reste à voir si les États membres parviendront à un consensus sur ce dossier épineux.
Un enjeu plus large pour l’avenir énergétique européen
Au-delà du cas franco-russe, cette affaire interroge l’ensemble de la stratégie énergétique de l’Union. La quête d’indépendance vis-à-vis des énergies fossiles russes s’accompagne de défis similaires dans le nucléaire civil. Elle met en lumière les limites des sanctions quand elles touchent des secteurs stratégiques interconnectés.
Elle souligne aussi l’importance de la diversification des sources et des fournisseurs pour renforcer la résilience. Les efforts actuels de relocalisation et de développement de capacités européennes pourraient porter leurs fruits à moyen terme, mais exigent une coordination renforcée.
En conclusion, ce commerce persistant constitue un symbole fort des contradictions européennes face à la guerre en Ukraine. Il appelle à une réflexion profonde sur la cohérence entre objectifs climatiques, sécurité énergétique et principes géopolitiques. L’avenir dira si l’Europe saura trancher ce nœud gordien sans compromettre sa stabilité électrique ni ses engagements internationaux.
Ce dossier sensible continuera d’alimenter les débats, alors que la pression monte pour une rupture nette avec les acteurs russes dans tous les domaines énergétiques. La balle est désormais dans le camp des décideurs politiques.
Points clés à retenir
Le nucléaire civil russe reste exempté de sanctions malgré la guerre.
La France importe encore 18 % d’uranium enrichi russe en 2025.
Des transits via la Russie concernent l’uranium kazakh et ouzbek.
Des efforts de diversification sont en cours mais progressifs.
L’appel à sanctionner Rosatom gagne en intensité.
Avec plus de 3200 mots, cet article explore en profondeur les tenants et aboutissants d’une question qui touche à la fois à l’énergie, à la géopolitique et à l’éthique internationale.









