Imaginez un jeune soldat à peine sorti de l’adolescence, agenouillé dans une épaisse couche de neige, le regard concentré sur un fin fil métallique qu’il tend prudemment entre deux pins. À l’autre extrémité, vingt mètres plus loin, une charge explosive attend, prête à se déclencher au moindre mouvement. Ce n’est pas une scène de film, mais bien une réalité actuelle dans les forêts du nord de la Finlande.
Depuis quelques semaines, l’armée finlandaise réapprend un savoir-faire qu’elle avait volontairement abandonné il y a plus d’une décennie : la pose de mines antipersonnel. Ce retour en arrière n’est pas anodin. Il s’inscrit dans un contexte géopolitique particulièrement tendu aux portes de la Russie.
Un virage stratégique majeur pour Helsinki
En janvier 2025, la Finlande a officiellement quitté la convention d’Ottawa, ce traité international qui interdit l’emploi, le stockage, la production et le transfert des mines antipersonnel. Ce texte, signé par plus de 160 pays, avait été adopté à la fin des années 1990 pour lutter contre ces armes particulièrement cruelles qui continuent de mutiler des civils des décennies après la fin des conflits.
Pourtant, Helsinki a fait le choix de s’affranchir de cette interdiction, rejoignant ainsi une courte liste de pays qui inclut déjà les États-Unis, la Russie et la Chine. Cette décision, prise conjointement avec plusieurs pays baltes et la Pologne, traduit une montée en puissance des préoccupations sécuritaires dans la région nord-européenne.
Pourquoi maintenant ?
La réponse tient en un mot : Russie. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la perception de la menace a radicalement changé dans les pays riverains. La guerre de haute intensité qui se déroule à quelques centaines de kilomètres a rappelé une réalité oubliée depuis la Guerre froide : la dissuasion conventionnelle reste essentielle.
Les officiers finlandais le répètent : les mines, bien qu’anciennes, demeurent extrêmement efficaces dans les conflits de position. Elles permettent de canaliser les mouvements ennemis, de protéger des zones sensibles et de gagner un temps précieux pour organiser la défense.
« Nous pouvons les utiliser soit pour arrêter l’ennemi, soit pour alerter nos propres troupes dans leur position défensive »
Un officier instructeur de l’armée finlandaise
Cette citation résume parfaitement la logique militaire qui prévaut aujourd’hui à Helsinki. Dans un scénario d’invasion terrestre massive, chaque minute compte. Les mines offrent cet avantage asymétrique peu coûteux et particulièrement adapté au terrain finlandais : immenses forêts, lacs gelés, marécages et routes rares.
La brigade de Kainuu en première ligne
La région de Kainuu, avec ses 700 kilomètres de frontière russo-finlandaise, constitue l’un des secteurs les plus sensibles. C’est ici que se déroulent les entraînements les plus concrets. Chaque année, environ 500 militaires d’active, 2 500 conscrits et jusqu’à 5 000 réservistes passent par cette garnison.
Les jeunes appelés apprennent très rapidement les gestes qui sauvent… ou qui tuent. Tendre un fil de déclenchement, dissimuler correctement une charge, reconnaître les différents types de mines, savoir réagir en cas d’accident : tout cela fait désormais partie intégrante de la formation militaire de base.
Pour l’instant, l’armée n’utilise pas de vraies mines antipersonnel. Elle s’entraîne avec des simulacres et des charges dirigées de type Claymore, armes qui projettent des centaines de billes d’acier sur une cinquantaine de mètres lorsqu’elles sont déclenchées.
Un stock à reconstruire
Avant son adhésion à la convention d’Ottawa en 2012, la Finlande disposait d’un stock impressionnant d’environ un million de mines antipersonnel. Ces stocks ont été détruits conformément aux engagements internationaux.
Aujourd’hui, l’industrie de défense finlandaise doit repartir quasiment de zéro. Les responsables militaires espèrent que les premières productions nationales verront le jour d’ici deux ans. Cette relocalisation de la production est considérée comme stratégique : en temps de guerre, dépendre de fournisseurs étrangers serait beaucoup trop risqué.
« Qu’elles soient fabriquées en Finlande garantit d’en disposer en temps de guerre », explique un haut gradé du génie. Cette phrase illustre parfaitement la mentalité actuelle : préparation, autonomie, résilience.
Mines simples contre mines intelligentes
Une question technique importante divise actuellement les planificateurs militaires : quel type de mines produire en priorité ?
Certaines armées modernes privilégient des mines à durée de vie limitée, capables de s’autodétruire ou de s’autoneutraliser après quelques mois. Cette approche répond à des préoccupations humanitaires évidentes : limiter les risques pour les populations civiles après la fin des hostilités.
Mais du point de vue strictement militaire, cette option présente un inconvénient majeur : dans un conflit de longue durée, des mines qui se désactivent toutes seules deviennent inutiles. C’est pourquoi les responsables finlandais semblent pour l’instant préférer des mines classiques, simples, fiables et surtout… permanentes.
« La guerre peut durer longtemps alors que ces mines se désactiveraient après trois ou quatre mois. Cela a du sens sur le plan humanitaire, pas sur le plan militaire »
Un inspecteur du génie de l’armée finlandaise
Cette déclaration illustre le difficile arbitrage entre impératifs militaires et considérations éthiques/humanitaires. Helsinki assume clairement de privilégier la première catégorie dans le contexte actuel.
Pas de champ de mines permanent… pour l’instant
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la Finlande n’envisage pas de transformer sa frontière en un gigantesque champ de mines permanent. Une telle mesure ne serait prise qu’en cas de crise majeure, et idéalement plusieurs mois avant le début effectif des hostilités.
« Nous espérons que cela arrivera plusieurs mois avant que les hostilités ne débutent, six mois ce serait bien », confie un officier supérieur. Ce délai permettrait de planifier minutieusement les zones à miner, d’établir des cartes précises et surtout d’informer correctement les populations civiles.
Pour gérer ces futurs champs de mines, l’armée développe actuellement une application smartphone dédiée. Celle-ci viendrait compléter les traditionnels plans papier, permettant une gestion numérique rapide et actualisée des zones piégées.
Leçons de la guerre en Ukraine
Le conflit ukrainien constitue aujourd’hui la principale référence pour les planificateurs militaires européens. Si les drones ont effectivement révolutionné certains aspects du combat, les mines terrestres ont, elles aussi, démontré leur redoutable efficacité.
Les deux camps en Ukraine ont massivement recours aux champs de mines pour ralentir les offensives ennemies. Les progrès dans les techniques de déminage (drones, véhicules spécialisés, charges explosives linéaires) n’ont pas rendu ces obstacles obsolètes. Au contraire : ils ont forcé les armées à innover dans leur emploi et leur combinaison avec d’autres systèmes.
Cette réalité du terrain a directement influencé la décision finlandaise. Les mines ne sont plus perçues comme une arme du passé, mais bien comme un outil moderne et complémentaire dans l’arsenal défensif.
Une décision qui ne fait pas l’unanimité
Le retour des mines antipersonnel suscite évidemment de vives critiques. Les organisations humanitaires rappellent que ces armes tuent et mutilent majoritairement des civils, souvent des enfants, longtemps après la fin des combats. Elles sont considérées comme particulièrement inhumaines.
Pourtant, du point de vue de la défense nationale finlandaise, le calcul est différent. Face à un voisin militairement très supérieur en nombre et en moyens, Helsinki cherche à maximiser ses capacités de résistance et de dissuasion avec les ressources disponibles.
La Finlande n’est pas le seul pays à avoir pris cette décision ces dernières années. Les États baltes et la Pologne ont également quitté ou annoncé leur intention de quitter la convention d’Ottawa. Une tendance lourde se dessine chez les pays européens directement frontaliers de la Russie.
Quel avenir pour la convention d’Ottawa ?
Avec ces départs successifs, le traité risque de perdre progressivement de sa force normative. Lorsque les principaux pays menacés refusent de s’y plier, la convention devient symbolique pour les États les plus exposés.
Certains analystes prédisent même un possible effet domino : si la Finlande, la Pologne et les pays baltes réintroduisent ces armes avec succès et sans conséquences majeures, d’autres nations pourraient être tentées de suivre le même chemin.
Conclusion : entre survie et tabou moral
La décision finlandaise illustre parfaitement le dilemme sécuritaire actuel en Europe de l’Est : comment assurer sa survie face à une menace existentielle sans franchir certaines lignes morales ?
En réintroduisant les mines antipersonnel, Helsinki fait un choix radical : privilégier l’efficacité militaire immédiate au détriment d’un tabou humanitaire établi depuis plus de vingt-cinq ans. Ce choix reflète la gravité de la situation perçue à Helsinki.
Dans les forêts glacées de Kainuu, les jeunes conscrits qui apprennent aujourd’hui à tendre un fil métallique entre deux arbres incarnent cette nouvelle réalité : la paix n’est jamais définitivement acquise, et parfois, pour la préserver, il faut se préparer au pire.
La question n’est donc plus de savoir si ces armes sont morales, mais si elles sont nécessaires. Pour l’instant, la Finlande a répondu par l’affirmative. Et dans le silence des forêts enneigées, le cliquetis discret des outils de pose de mines résonne comme un avertissement.
À retenir : La Finlande n’est pas en train de militariser sa frontière de façon visible et permanente. Elle se donne simplement les moyens techniques et légaux d’agir très rapidement si la situation l’exige. Une posture de préparation plutôt que de provocation.
Ce retour des mines antipersonnel dans l’arsenal finlandais marque un tournant significatif dans la posture de défense des pays riverains de la Russie. Il illustre aussi à quel point la guerre en Ukraine a modifié durablement les calculs stratégiques en Europe du Nord-Est.
Entre tradition de neutralité et nouvelle réalité géopolitique, la Finlande a choisi son camp… et ses armes.









