Imaginez un instant : un homme au téléphone, imitant à la perfection l’accent saoudien le plus raffiné, donne des ordres comme s’il siégeait au cœur du palais royal de Riyad. De l’autre côté du fil, des figures politiques libanaises de premier plan écoutent religieusement, prêtes à débourser des sommes importantes pour décrocher un poste ministériel ou une nomination stratégique. Ce scénario, digne d’un thriller politique, n’est pas une fiction. Il s’est déroulé au Liban ces dernières années et vient d’exploser au grand jour.
Un scandale qui ébranle la scène politique libanaise
Fin 2025, les autorités libanaises ont procédé à l’arrestation de deux hommes au centre d’une vaste escroquerie. Le premier, un mécanicien de métier nommé Moustafa al-Hesyane, se faisait passer pour un prince saoudien du nom d’« Abou Omar ». Le second, un dignitaire religieux répondant au nom de cheikh Khaldoun Oraymet, jouait le rôle d’intermédiaire en fournissant contacts et informations précieuses sur les personnalités ciblées.
L’enquête, désormais très avancée selon un responsable judiciaire, révèle une mécanique bien rodée. L’imposteur contactait ses victimes, leur promettait un soutien direct de l’Arabie saoudite pour des nominations politiques majeures, et réclamait en échange des « donations » importantes, souvent présentées comme des aides humanitaires à des ONG ou à des particuliers.
Comment l’escroquerie a fonctionné pendant des mois
Le faux prince maîtrisait parfaitement son personnage. Accent, vocabulaire, références au palais royal : tout était calculé pour inspirer confiance. Il allait jusqu’à donner des consignes précises sur la ligne politique à adopter, comme s’il détenait une autorité incontestable au sein de la monarchie saoudienne.
De son côté, le dignitaire religieux mettait à profit son carnet d’adresses. Connaissant de nombreux acteurs sunnites influents, il transmettait numéros de téléphone et détails personnels, permettant à l’imposteur de personnaliser ses approches et de gagner rapidement la confiance de ses interlocuteurs.
Les sommes versées n’étaient pas présentées comme des pots-de-vin directs, mais comme des contributions « humanitaires ». Cette présentation permettait aux victimes de se convaincre qu’elles agissaient pour une noble cause tout en espérant une contrepartie politique substantielle.
Les victimes : une dizaine de personnalités de haut rang
L’ampleur du scandale est impressionnante. Une dizaine de figures politiques sont concernées, parmi lesquelles figurent un ancien Premier ministre, plusieurs ex-ministres et des députés en exercice. La plupart appartiennent à la communauté sunnite, traditionnellement liée à l’Arabie saoudite dans le paysage confessionnel libanais.
Ces personnalités ont comparu comme témoins dans le cadre de l’enquête. Elles ont reconnu avoir versé de l’argent, tout en insistant sur le caractère humanitaire de ces versements. Aucune n’a admis publiquement avoir cherché à acheter un poste ou une faveur politique, mais le simple fait d’avoir été contactées et d’avoir répondu favorablement met en lumière leur vulnérabilité face à de telles promesses.
« Plusieurs politiciens avec lesquels il a pris contact ont comparu comme témoins, et ont reconnu les faits. Ils ont affirmé avoir versé de l’argent sous forme de donations humanitaires pour des ONG ou des individus, et non dans le but d’obtenir des services politiques. »
Un responsable judiciaire proche de l’enquête
Cette précision montre à quel point les protagonistes cherchent à minimiser leur implication. Pourtant, le contexte politique rend ces « donations » particulièrement suspectes.
Le contexte sunnite libanais : une communauté en quête de repères
Pour comprendre pourquoi tant de personnalités ont pu être abusées, il faut revenir sur l’évolution récente de la scène sunnite au Liban. Pendant des décennies, l’Arabie saoudite a joué un rôle majeur en soutenant le courant dirigé par la famille Hariri, et notamment Saad Hariri.
Mais ces dernières années, Riyad a pris ses distances. Le retrait progressif de l’appui saoudien, combiné à la décision de Saad Hariri de se retirer de la vie politique, a laissé un vide béant au sein de la communauté sunnite. Dans ce contexte de désarroi, l’idée d’un retour en force de l’Arabie saoudite via un « prince » influent a pu sembler crédible à certains.
Le pays traverse par ailleurs une crise multidimensionnelle sans précédent : effondrement économique, instabilité politique chronique, influence grandissante du Hezbollah. Dans un tel environnement, la promesse d’un appui extérieur majeur peut apparaître comme une bouée de sauvetage.
L’Arabie saoudite et le Liban : des relations en dents de scie
L’Arabie saoudite a longtemps été considérée comme le principal parrain sunnite au Liban. Mais les divergences stratégiques, notamment autour de l’influence iranienne via le Hezbollah, ont conduit Riyad à réduire fortement son engagement.
Le retrait de soutien à Saad Hariri et le désengagement généralisé ont marqué un tournant. Pourtant, avec l’élection du président Joseph Aoun et la nomination de Nawaf Salam comme chef du gouvernement début 2025, les relations semblent s’améliorer progressivement.
C’est précisément dans cette période de transition et d’espoir prudent que l’escroquerie a pu prospérer. Les acteurs politiques sunnites, avides de signes de renouveau de l’appui saoudien, ont été particulièrement réceptifs aux sirènes d’un prétendu prince.
Une affaire strictement libanaise, selon les enquêteurs
Le responsable judiciaire interrogé a tenu à préciser un point essentiel : aucune preuve n’indique l’implication de parties externes, qu’elles soient saoudiennes ou autres. L’opération semble avoir été montée et exécutée par les deux suspects arrêtés, sans commanditaire extérieur identifié.
Cette précision est importante dans un pays où les théories du complot et les ingérences étrangères sont monnaie courante. Elle permet de recentrer le débat sur la vulnérabilité interne du système politique libanais plutôt que sur une manipulation étrangère.
La vénalité révélée au grand jour
Au-delà du cas particulier de cet imposteur, cette affaire met cruellement en lumière la vénalité de certains responsables politiques. La facilité avec laquelle des promesses extérieures ont pu convaincre des personnalités expérimentées de verser des fonds importants pose question sur l’état moral de la classe dirigeante.
Dans un pays où les institutions sont fragiles et où les loyautés confessionnelles priment souvent sur l’intérêt national, ce type de scandale ne surprend qu’à moitié. Il n’en reste pas moins embarrassant pour ceux qui se retrouvent éclaboussés.
Quelles conséquences pour les personnes impliquées ?
L’enquête touche à sa fin et les conclusions devraient être rendues publiques prochainement. Les deux principaux suspects sont en détention depuis fin 2025. Concernant les personnalités politiques ayant versé de l’argent, leur statut de témoins les protège pour l’instant de poursuites directes.
Cependant, la médiatisation de l’affaire risque de porter un coup durable à leur crédibilité. Dans un pays où la confiance dans les élites est déjà au plus bas, ce scandale supplémentaire ne fera qu’alimenter le sentiment de désillusion généralisé.
Le Liban et les ingérences étrangères : une constante historique
Le Liban, par sa composition multiconfessionnelle, a toujours été un terrain de jeu privilégié pour les puissances régionales. Chaque communauté cherche traditionnellement un parrain extérieur pour renforcer sa position.
Les sunnites se tournent historiquement vers l’Arabie saoudite, les chiites vers l’Iran via le Hezbollah, les chrétiens vers la Syrie autrefois ou plus récemment vers d’autres acteurs. Cette dépendance aux appuis extérieurs fragilise la souveraineté nationale et alimente les crises à répétition.
L’affaire du faux prince illustre une nouvelle facette de ce phénomène : même lorsqu’il n’y a pas d’ingérence réelle, la simple perspective d’un soutien étranger peut suffire à déclencher des comportements irrationnels et coûteux.
Un miroir grossissant des failles du système
Ce scandale, au-delà de son aspect rocambolesque, agit comme un révélateur. Il montre à quel point le système politique libanais reste dépendant de logiques clientélistes, confessionnelles et extérieures. Il met également en évidence la fragilité psychologique et stratégique d’une classe politique en perte de repères.
Dans un pays qui tente péniblement de se relever d’une crise économique cataclysmique, de tels épisodes ne font que renforcer le cynisme ambiant. Ils compliquent également les efforts de réforme et de reconstruction institutionnelle.
Vers une nécessaire régénération politique ?
Certains observateurs espèrent que ce scandale, par son ampleur et sa médiatisation, servira d’électrochoc. Il pourrait pousser une partie de la classe politique à plus de prudence et de transparence dans ses relations avec l’étranger.
Mais le précédent incite plutôt au pessimisme. Les scandales de corruption et d’abus de pouvoir se succèdent sans que des réformes structurelles profondes ne voient réellement le jour. La résilience du système clientéliste reste impressionnante.
En attendant les conclusions définitives de l’enquête, une chose est sûre : l’histoire du faux prince saoudien restera dans les annales comme l’un des épisodes les plus improbables et pourtant révélateurs de la politique libanaise contemporaine.
Elle rappelle brutalement que dans un pays où tout semble possible, même les arnaques les plus audacieuses peuvent prospérer au cœur même du pouvoir.
Points clés à retenir de cette affaire
- Un mécanicien s’est fait passer pour un prince saoudien pendant des mois
- Il a ciblé principalement des personnalités sunnites influentes
- Promesses de postes politiques en échange de « donations humanitaires »
- Complicité d’un dignitaire religieux fournissant contacts et informations
- Une dizaine de hauts responsables politiques éclaboussés
- Aucune implication étrangère prouvée selon les enquêteurs
- Illustration criante de la vulnérabilité et de la vénalité de certains acteurs
Le Liban, une fois de plus, se retrouve face à son reflet dans le miroir. Un reflet troublant, où se mêlent ambition, naïveté, corruption et désespoir politique. L’histoire n’est pas terminée, mais elle a déjà marqué durablement les esprits.
Restez attentifs : les développements judiciaires à venir pourraient encore réserver des surprises dans cette affaire qui, derrière son aspect presque burlesque, pose des questions graves sur l’état de la démocratie libanaise.









